La nature, muette chez moi, s'est fait entendre avec l'énergie de mes premières années: hier encore, entièrement occupé de vous pendant mon sommeil, je me suis réveillé nageant dans une mer de délices. Non, je ne puis me persuader que cet ordre mendiant, si connu par son extérieur bizarre, ait jamais eu d'aussi bonne fortune.
Ce qui a mis le comble à ma félicité, c'est que son altesse a bien voulu oublier mes torts, et me rendre ses bonnes grâces au jour de l'an. J'ai été admis à l'honneur du saicebul; c'est ce qui répond à la faveur de baiser la main: mon ordinaire a été changé; je mange à la table du prince, et tous les jours nous nous régalons de cagupeles, c'est son plat favori: il répond à cette espèce d'oublies que vous appelez plaisir des dames; il faut toujours les manger entiers, ou ils ne valent rien. Vous savez mieux que personne combien il est difficile de garder long-temps intacts des objets aussi délicats.
Il y a toute apparence que nous ne serons à Paris que vers le milieu de février: je me ferai un plaisir de me rendre chez vous le plutôt possible; ma consolation, jusqu'à ce moment, sera de recevoir de vos chères lettres. Quant au prince, il ne m'a plus parlé de vous, et vous sentez que je n'ai pas été tenté de lui en ouvrir la bouche; car j'ai encore le gosier empâté de ce vilain chartoufedu, et de ces maudits codelipons, qui ont pensé m'étrangler.
Je m'attendois à voir, dans votre lettre, le mot du logogryphe que je vous ai envoyé: dès que vous l'avez deviné, vous auriez dû me le mander; je vous en aurois envoyé un autre. Je travaille en ce genre, sans prétention et avec facilité, je tourne aussi fort bien les compliments de bonne année et les envois d'étrennes; ça été même l'origine de ma fortune.
J'ai l'honneur d'être, etc.—Caillot-Duval.
II
A M. Le Cat, Procureur au présidial, à Abbeville.
Caillot-Duval, débutant littéraire, demande des conseils à Le Cat, qu'il admire. Il lui offre l'examen d'un petit poème de vingt-quatre chants pour commencer et finit par lui faire espérer sa nomination d'académicien à Saint-Pétersbourg par la protection du Prince Kabardinski, auquel Le Cat, plein d'espoir, adresse aussitôt une Epitre en vers.
Le conte des Grelots, monsieur, l'analyse des eaux de Fruges[ [17] et nombre de chansons, d'épigrammes, de logogryphes et d'amphygouris, dont vous avez enrichi le journal littéraire de Nancy, m'ont donné la plus haute idée de vos talens, et m'ont prouvé que les vers et la prose vous étoient également familiers. Je ne puis différer plus long-temps le tribut d'éloges qui vous est dû, et l'hommage de ma reconnaissance pour le plaisir que vous m'avez fait éprouver. Que l'auteur de ce journal doit se trouver heureux d'avoir en vous un collaborateur aussi éclairé qu'infatigable!