On ne retrouvera pas ici toutes les lettres conservées par la Correspondance philosophique. Caillot-Duval n'abuse pas tout le monde; il voit quelques épîtres demeurer sans réponse ou lui attirer des répliques fort sèches, l'invitant à ne plus continuer. Si originale que soit sa prose en ces jours de défaite, elle n'est point à reproduire. Où le mystifié n'est pas, le mystificateur doit disparaître.
Nous avons dit qu'il y avait deux personnes en Caillot-Duval.—S'il fallait en croire la majorité des traités bibliographiques, ce pseudonyme cacherait M. Fortia de Piles seul. Nous nous rangeons à l'avis de la Biographie Michaud, qui lui adjoint un collaborateur, le cher de Boisgelin de Kerdu. Tous deux étaient officiers au régiment du Roi; tous deux collaboraient, en cette même année 1785,—date de la plupart des lettres de Caillot-Duval,—à une autre mystification par lettres contre le mesmérisme[ [3]. Enfin, n'oublions pas qu'un cousin de Fortia de Piles, le savant Mis de Fortia d'Urban, fut collaborateur de la Biographie Michaud; au double titre de parent et de contemporain, il n'eût pas manqué de rectifier toute erreur.
Nous ne ferons pas l'énumération des ouvrages plus sérieux de MM. de Fortia et de Boisgelin; elle est longue et facile à trouver. On peut seulement faire observer qu'elle montre l'étendue de leur savoir et de leur esprit d'observation.
Si on excepte quelques pièces données au théâtre de Nancy, par M. de Fortia, la Correspondance de Caillot-Duval fut le premier ouvrage de nos deux amis. Promu capitaine au 105e régiment le 1er avril 1791, Boisgelin émigra pour ne rentrer qu'en 1816, retraité comme lieutenant-colonel. Fortia ne paraît point avoir servi à l'Etranger; déjà, en 1788, un Etat particulier du régiment ne porte plus son nom. Rentré à Paris le premier, il réunit les textes de leur immense mystification en un volume dont le titre exact est au bas de cette page[ [4].
La préface des éditeurs de l'édition originale est une mystification de plus; elle annonce la mort de Caillot-Duval confiant, à son heure dernière, le soin d'éditer la fameuse correspondance au citoyen Michel, bien connu dans la république des lettres, demeurant à Nancy, rue Saint-Dizier, qui reste le dépositaire des originaux.
L'annonce du dépôt vaut celle de la mort. Le seul Michel qui se soit fait connaître n'habita jamais la rue Saint-Dizier. Le fait nous a été garanti en 1864, par une lettre de son fils, notaire à Nancy.
Le livre ne paraît pas non plus avoir été imprimé en cette ville. Le filigrane de son papier n'a jamais été vu par M. L. Wiener, qui les connaît tous, et M. Jules Favier, bibliothécaire de Nancy, ne voit pas le livre mentionné dans les publications locales du temps. En revanche, il a retrouvé dans le Moniteur du 22 prairial an 8, la curieuse lettre qu'on va lire; elle achève de montrer que le livre s'est fait à Paris:
Au Rédacteur,
J'ai toujours regardé, citoyens, le rire, non seulement comme un des premiers besoins de l'âme, mais encore comme le garant le plus certain de la santé du corps. Il entretient cet équilibre entre les facultés morales et physiques, sans lequel l'homme ne saurait être dans un juste aplomb, il est une des premières causes de cette sérénité dont la présence est indispensable au bonheur, et sans laquelle nous ne connaissons ni le véritable contentement, ni le bon appétit, ces deux antidotes de tous les malheurs de ce bas monde.
D'après ces principes, dont un peu de réflexion achèvera de vous démontrer l'évidence et la solidité, il est clair que tout ouvrage qui inspire cette joie franche et naturelle, première source et le plus sûr aliment du rire, mérite non seulement notre reconnaissance, mais doit être indiqué aux esprits mélancoliques comme d'habiles médecins, et aux autres comme de précieux conservateurs.