Je crois donc rendre un véritable service à vos nombreux lecteurs, en vous entretenant aujourd'hui d'une brochure qui vient de me tomber dans la main, et qui me paraît très éminemment mériter d'être rangée dans cette classe.
Elle est intitulée: Correspondance philosophique de Caillot-Duval et imprimée en 1795. Je m'étonnerais beaucoup qu'elle ne soit pas plus connue, si je ne savais que c'est un système depuis longtemps adopté par les libraires d'étouffer de tout leur pouvoir les ouvrages imprimés au compte des auteurs.
Celui-ci est un recueil de 120 lettres écrites sous le nom imaginaire de Caillot-Duval, par deux hommes de beaucoup d'esprit, à beaucoup de gens très connus à Paris, qui tous ont été la dupe de cette mystification, et ont bonnement répondu à cet être idéal.....
Il ne m'appartient point de décider du mérite littéraire de ce petit ouvrage, mais j'ose défier l'homme le plus atrabilaire d'en lire quatre pages de suite sans rire aux éclats, et cette gaîté soutenue sans efforts, sans prétention, sans boufonnerie, enfin sans mauvais goût, dans 232 pages, n'est pas une chose commune ni sans mérite. L'auteur de cette Correspondance a prouvé dans des ouvrages plus importants (entr'autres le Voyage de deux Français au nord de l'Europe) qu'il avait des droits bien acquis à l'estime publique: mais on peut dire qu'il a rendu un véritable service à ses concitoyens, en publiant une brochure extrêmement amusante et dont je ne saurais trop recommander la lecture à ceux qui pensent, ainsi que moi, que trois heures passées dans l'accès de la plus aimable gaîté ne sont pas une chose indifférente au bonheur de la vie.
La Correspondance philosophique de Caillot-Duval se trouve chez Batillot père, libraire, rue du Cimetière-Saint-André-des-Arts, no 15, qui la vend 2 fr., et franc de port, 3 fr.
J'ai l'honneur d'être, etc.
G. D. L. R.[ [5].
Notre première édition n'avait fait qu'un choix dans la Correspondance de Caillot-Duval; il s'est réduit encore ici de quatre lettres relativement insignifiantes et d'une cinquième où la mystification a été pour moi. Le fait est assez amusant pour être exposé.
Une réponse de l'abbé Aubert, rédacteur des Petites Affiches, à Caillot-Duval, avait été reproduite par moi en citant un feuilleton de Paul Lacroix[ [6] qui disait l'avoir retrouvée dans le journal de l'abbé. La garantie de son nom m'avait paru suffire.
Il s'est trouvé un chercheur très sérieux, très scrupuleux, qui n'a pas pris comme nous chat en poche, il a voulu être bien sûr que cette réponse de l'abbé était dans les Petites Affiches; il a eu l'incroyable patience de feuilleter le recueil, car la lettre n'était pas datée. Comme il n'a rien trouvé, il en a conclu que c'était une invention et que j'avais eu tort d'avoir confiance en Paul Lacroix. Ses conclusions portent que: «M. Larchey a fait preuve de légèreté là comme dans quelques-uns de ses travaux».