Marseille, le 7 novembre 1786.
J'ai reçu, monsieur, la flatteuse lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en date du 26 du mois passé: je suis très-sensible à l'intérêt que vous voulez bien prendre à mes succès, et à l'envie que vous auriez de les augmenter. Il ne m'appartient pas de dire mon sentiment sur la valeur actuelle du journal de Marseille: quoique je n'aye pas renoncé au projet de le ravoir, le ménagement que je dois garder vis-à-vis certaines personnes, touchées de commisération pour l'auteur actuel de ce journal, me font garder le silence; et d'ailleurs c'est un objet si mince par lui-même, qu'il est incapable de donner un pain à son rédacteur, ainsi cela fait un fort petit sacrifice.
Venons actuellement au point principal, qui est la préférence dont vous voulez bien m'honorer, en me donnant à imprimer votre poëme nouveau de la conquête de la Basse-Egypte; cette marque d'affection de votre part m'est extrêmement gracieuse, et vous pouvez être assuré que je serai toujours très-disposé à entrer dans vos vues.
Cependant, comme votre intention seroit peut-être de me faire passer votre manuscrit par la voie dispendieuse de la poste, je vais vous donner un moyen plus économique de me le faire parvenir.
Il est sûr que vous avez à Nancy des libraires qui ont des correspondances à Paris, chez M. Delalain le jeune, rue St-Jacques, qui m'expédie tous les 15 jours, et qui est à même de les recevoir de suite, n'étant éloigné que de soixante lieues: veuillez m'adresser votre poëme sous son pli.
Je suis bien aise d'ailleurs de vous informer que je ne pourrai guères commencer votre ouvrage qu'en février prochain, ayant actuellement sous presse[ [35] un ouvrage de très-grande conséquence; c'est un dictionnaire critique de la langue française, qui renfermera tout ce qu'on peut dire sur cette langue, aujourd'hui si générale. Il renfermera la vraie prononciation de chaque mot, sa prosodie, sa valeur, ses différentes acceptions, ses vraies significations, ses nuances, ses synonymes; enfin, il sera enrichi de remarques grammaticales, et renfermera des critiques raisonnées; tous nos meilleurs auteurs y sont passés en revue: enfin, je pense que ce sera un ouvrage qui fera sûrement la plus grande sensation parmi les savans, et sera très-utile aux étrangers; il aura trois grands volumes in-4o.
Ce qui doit nous faire plaisir, c'est que ce sera un Marseillais qui sera le restaurateur de la langue française: la Provence aura produit en même temps un grand homme de guerre (M. de Suffren) et un grand littérateur (M. l'abbé Feraud).
Voilà, monsieur, une assez longue lettre: je vous prie d'excuser mon bavardage.
J'ai l'honneur d'être, etc.—MOSSY.