Et quand Floche, brandissant son huilier, rouge, essoufflée, rejoignit ses amis dans la voiture, elle cria:
—Mes enfants, je suis refaite! Elle me l'a laissé pour trois francs... C'est donc que ça ne vaut pas quatre sous...
—Oh! pauvre Floche, que votre méfiance doit vous faire souffrir dans la vie...
—Allez! votre huilier est charmant et rien que le plaisir de rapporter à Paris un souvenir de la sœur du Pape vaut bien trois francs! lui affirma le Peintre avec quelque douceur découragée dans la voix.
Asolo, bientôt apparu, était un petit village simple et blanc. Il s'accrochait en parure à la colline qui dominait le château de Cornaro. Cette grande dame de jadis, qui aimait les beaux sites, s'était bâti ce château pour demeure dernière. Et le soir, le front couvert d'un voile de gaze noire, quand le soleil se couchait derrière les Alpes tragiques et que la poussière d'or se répandait sur la plaine, Cornaro avait dû sentir enfin son cœur inondé de cette paix refusée trop longtemps à son âme passionnée.
Avertie pensa longtemps à ce château dominant le pays, à cette reine, à son caractère énergique et sensuel et pourtant sentimental. Elle se rappela son portrait du Musée de Vienne, où Véronèse la représente, belle et déterminée, un arc et des flèches symboliques dans les mains. Elle envisagea aussi l'époque où la vie de Cornaro s'était magnifiquement déroulée. Elle se représenta l'ampleur des flots passionnels qui avaient dû, parfois, la si violemment soulever... et ses petites passions à elle, Avertie, lui parurent de bien misérables ruisseaux!
C'était à Dick qu'elle avait télégraphié de Castel-franco. Elle l'attendrait à Possagno le lendemain, et inventerait bien un prétexte pour échapper à ses compagnons. Mais l'idée qu'elle avait fait «le signe qui engage» la troubla. L'asservissement de sa volonté diminuait son désir. En cet instant, elle eût voulu s'affranchir de toute obligation; son goût pour le jeune Anglais s'affaiblissait et pourtant elle enrageait de toutes ses hésitations....
Le cocher débarqua les Pèlerins à l'Albergo Grande, dont le patron les reçut à bras ouverts, comme de vieilles connaissances. Il leur montra leurs chambres. Elles avaient un grand balcon commun aux trois pièces et d'où la vue s'étendait sur le village et l'infini de la plaine. Le temps était doux à cette heure agréable d'une fin de journée. Ce village intime et familial semblait les appeler. Ils sortirent et allèrent s'accouder à la terrasse du château.
Là, ils restèrent longtemps, silencieux, reposés et heureux, chacun perdu dans son rêve.
Un vent caressant leur passa sur la nuque et aussitôt Floche se nettoya les oreilles «pour mieux entendre la brise».