La douleur aiguë le dégrisa. Il desserra les bras et resta stupide devant le tas blanc et rose que formait Avertie épuisée. Assis sur le sopha, la tête dans le creux de sa main, il la regardait avec dépit et amertume. Elle eut pitié de lui et honte d'elle-même; saisissant ses mains inertes, elle se mit à genoux devant lui et, humblement, lui demanda pardon; puis elle se releva—la mousseline de son vêtement lui faisait de grandes ailes—et déposa sur le front immobile de Dick un baiser de libellule. Tandis qu'il restait là, contracté dans son étonnement et sa rancune, elle courut dans sa chambre et ferma la porte à clef.

—Sans le Jiu-Jitsu, j'étais frite! se dit-elle, quand, une fois couchée entre ses draps de grosse toile, elle se sentit comme sauvée d'un péril. Ça non et non! se donner par nécessité, contrainte, obligation... c'est un sacrilège! Il faut être libre jusqu'au bout... Et voilà, je ne suis pas libre! Je l'ai senti: je suis esclave du B.-A. Oui, son es-cla-ve...

Puis, infiniment complexe, elle mélangea son amour à ses désirs, ses remords de «sauvage apprivoisée» à ses regrets profonds de n'avoir pu ni voulu cumuler. Elle soupira. Une sorte de honte la prit; la confusion rosit son corps tout entier jusqu'à ses orteils. Enfin le sommeil impérieux l'abattit le nez sur l'oreiller.

Quand la logeuse lui apporta, le lendemain, son déjeuner du matin, Dick aperçut sur le plateau une lettre d'Avertie. Elle mandait:

***

«Cher Dick, je pars sans vous revoir, le cœur ulcéré par ma lâcheté, je vous le jure, rempli de remords et surtout d'un regret infini de vous perdre à jamais.

«Devant la volupté absolue que vous m'avez offerte, j'ai senti que je ne pouvais vous donner, en échange, qu'un amour passager... un amour de voyage.

«Ma vie est faite. J'ai rencontré, avant de vous connaître, la passion absolue, tyrannique, entière dont on est l'esclave, non par devoir, mais par dilection. Je ne m'en suis tout à fait rendu compte qu'hier auprès de votre corps que j'aime. Comment puis-je vous écrire tout cela? Mais vous êtes philosophe; j'ai l'espoir que vous me comprendrez.

«Votre Darling est bien peu intéressante. Ceci vous aidera à vous consoler et aussi les belles jeunes Américaines qui sauront vous aimer comme il convient.

«Et que votre vanité satisfaite adoucisse un peu votre amertume: Vous étiez absolument beau hier. L'Adonis de Canova, qui vous contemplait de son cadre, eût pu envier votre grâce et votre parfaite harmonie.