—Ne pas se lamenter outre mesure, ma pauvre Floche, répondit Avertie, et surtout ne rien acheter. Une fois rentrée, choisissez, avenue de l'Opéra ou au «Grand Dépôt», quelques poteries bien françaises. Elles feront encore des cadeaux inédits et italiens si on veut, avec le mauvais goût en moins! Le Peintre vous dessinera même les marques des meilleurs et plus anciens maîtres potiers. Je lui prêterai mon Ris-Paquot. N'est-ce pas, Peintre?

Le jeune homme, que cette station dans la boutique avait excédé, affirma qu'il connaissait toutes les marques de fabrique et qu'il était prêt à commettre tous les faux qu'on voudrait.

Ils s'accoudèrent sur un pont de bois; peint et couvert, il était charmant et pittoresque. En levant les yeux, Avertie aperçut le plafond de grosses solives. De distance en distance, des poutres formaient colonnade sur le parapet. Le tout était peint en rouge brun, chaud de tons sous le soleil ardent. À travers les larges joints du rustique plancher, elle regarda couler l'eau verte et tumultueuse de la Brenta.

—Ah! Ah! dit Floche glapissante. Voilà qui vaut mieux que les pots! Mes amis, c'est la couleur du Rhin, à la Valteline!—et elle faisait voler dans l'air le mot de Valteline!—Peintre! il faut m'en faire un croquis; absolument! et ne pas rater l'opposition du caca Grand-Dauphin du pont avec le vert de l'eau!... Du Van Dyck et du Véronèse, allez-y! Et nous unissons ainsi les deux nations les plus opposées: les Flandres et l'Italie!... Vous savez, mes enfants, ce pont est un bijou! En Suisse, on ne manquerait pas d'en fabriquer de petites réductions en bois, avec un ours dansant dessus, comme ça!

Et elle imita, avec son ombrelle sur les épaules, les ours debout, le bâton passé derrière le cou.

—Dites donc, Floche, demanda Avertie, qui riait, avez-vous vu la jolie entrée de pierre en arcade renaissance? C'est curieux, ce mélange d'art raffiné et de...

—Mais c'est un échafaudage grossier, lourd, un crapaud d'art que ce pont! Un squelette, une tour Eiffel, dans son genre, qui attend qu'on lui mette des chairs sur les os! Allons, ouste! Aux cartes postales!

Du libraire, on alla chez le pâtissier, chez les quincailliers et chez d'autres marchands de pots où Floche se décida à trouver des «merveilles». Elle faisait faire de gros paquets et en chargeait le Peintre qui, muet, songeur, le nez un peu plus long que d'habitude, courbait le dos sous le poids. Il était devenu coltineur en pots. Cette résignation, ce silence attirèrent l'attention, d'Avertie. Floche, généralement respectueuse des libertés de chacun, le traitait positivement en sujet corvéable. Ni l'un ni l'autre n'avaient plus l'air «en voyage». L'une à sa passion des pots «que je désire depuis 20 ans pour ma cheminée», l'autre à ses pensées de fort de la halle, ils passaient dans cette ville sans en goûter le charme provincial; ni les maisons aux fresques effritées et déteintes, ni les innombrables fuseaux des cyprès rayant le ciel ne les détournèrent de leurs égoïstes préoccupations.

Dans la voiture qui les ramenait à la gare, Floche regarda les Alpes, puis ses gants.

—Eux aussi ont une belle couleur, un vrai pont de Bassano! Savez-vous si l'Empereur a passé dessus? Et comme ils sont bien conservés tout de même après la culotte d'Italie! Pas une piqûre de partie, pas un bouton de sauté! Et tout cela pour 1 fr. 75... C'est moins cher que le voyage et ça dure plus longtemps. Voyons, Peintre! Riez donc de mes bêtises! Vous avez l'air d'un empoté... Ce n'est pas étonnant avec tous ceux que vous portez, si gauchement d'ailleurs! Et puis vous êtes tout endormi, comme si vous n'aviez pas fermé l'œil de la nuit...