La tournée se compléta par une visite au tombeau des Scaliger. En l'apercevant de loin, petit, serré dans un espace trop restreint, Avertie fit remarquer:

—Encore vingt sous à donner, ma pauvre Floche, pour voir des hommes nus qui ont froid.

—Pauvre sotte, osa répondre Floche, je vous pardonne parce que vous êtes aveugle... Ajustez donc votre face-à-main! Ces hommes nus qui ont froid, c'est une splendeur gothique! Une rareté en Italie... Et d'abord ils sont en armures, bardés de fer; et ce soleil les chauffe depuis midi, neuf heures, cinq heures du matin... que sais-je, en ce pays!

Mais Avertie préféra les laisser entrer seuls, et, rôdant autour des tombeaux, elle méprisa le gothique à Vérone, tandis que la petite église paroissiale d'à-côté lui parut délicieuse, dorée par le soleil, grosse poule rousse, entourée de ses petits clochers et clochetons.

Il n'est de bon cocher qui ne vous conduise à la Place-aux-Herbes. Là, les maisons, comme à Bassano, sont peintes à fresque, mais laides et communes. Floche, avec sa vue perçante, détailla ces peintures.

—Oh! par exemple! Elle est bien bonne! Ce sont absolument mes «nainais» que cette grosse femme étale avec impudence! Sapristi, qu'ils sont beaux!

Le Peintre se retourna brusquement, peut-être bien pour les reconnaître. Avertie prit son face-à-main. C'étaient, en effet, de fort beaux «nainais»...

Au pont de la Pietra, Avertie goûta un moment de paix reposante, le premier depuis Possagno. Sur l'Adige calme et beau, le pont solitaire s'affaissait comme un vieil homme dont le dos est écrasé par les ans. Ses pierres avaient cette couleur baisée de soleil que l'on voit aux corps chauds des Gitanes. Avertie et le Peintre s'accoudèrent au parapet. Devant eux se dressait San Giorgio in Braida, et tout un coin du vieux Vérone baignait dans les eaux du fleuve. Les hirondelles affolées poursuivaient des insectes invisibles; leurs cris stridents déchiraient nerveusement la calme beauté du soir; l'Adige, dans une courbe souple, venait doucement lécher le pied des maisons où, dans les anfractuosités, des herbes géantes et grasses, des giroflées jaunes et des plantes sauvages poussaient triomphantes. Quelques cyprès, réunis symétriquement sur le haut de la colline comme un faisceau de lances romaines, symbolisaient à leurs yeux l'Italie du Nord. La pureté de l'eau reflétait toutes ces choses. D'une fenêtre surplombant l'Adige, une vieille femme jeta des épluchures qui ridèrent un instant le chemin d'or du soleil couchant. Les cloches de la Chiesa voisine sonnaient l'Angelus lorsque Floche reparut, enchantée. Elle avait étudié les détails du pont, différencié ses deux époques, qu'elle déclara, l'une Carlovingienne (?) et l'autre Piétrovingienne (!)... Mais qu'on pût laisser subsister un «ouvrage d'art» aussi dangereux que cet admirable pont dans une ville si visitée par les touristes, la désolait jusqu'aux lamentations.

Le Peintre et Avertie ne l'écoutaient pas. Ils gardaient le recueillement des dévots, au sortir du salut. Avertie était heureuse sur le Ponte della Pietra et elle eût voulu prolonger ce moment. Aussi accueillit-elle avec un peu d'humeur la proposition d'aller finir la journée aux Jardins Giusti. Comme elle s'attardait à descendre de voiture, Floche l'appela en criant, déjà dans la cour du palais:

—Oh! oh! Bello! Bellissimo! Triumpho del triumpho!