—Vous nous sauvez la nuit, soit! Mais ne vous en vantez pas trop...

—Ne pas m'en vanter! J'en piaffe d'orgueil, au contraire! Le train était plein de sales Anglais... Je les ai devancés au galop. Je savais que vous seriez assez intelligents pour vous débrouiller avec les paquets et pas assez pour retenir les chambres. J'ai un cerveau, moi! Et c'est un Te Deum que vous pourrez chanter en mon honneur dans les chambres 17 et 22! Et puis, vous savez, continua-t-elle délibérément, demain le Peintre et moi nous filons sur l'Allemagne. Vous rentrez, vous?

—Oh! oui, je rentre! répondit Avertie. Bonsoir. Amusez-vous bien, mes amis.

***

Le lendemain matin, dans le rapide de Paris, Avertie relut ses notes de voyage, regarda des photographies, effrita quelques fleurs séchées. Au fond de son sac, elle vit briller les petites mains de cuivre de la gondole. Hors de l'ambiance sérénissime et mirifique de Venise, elles lui parurent lourdes, grossières, «matérielles», sans aucune grâce...

Comment avait-elle pu attacher quelque prix à ces objets vendus par douzaine à tous les gondoliers?

Aussitôt, l'image de Dick s'offrit à ses yeux, déjà lointaine, dépouillée du prestige de son quasi-exotisme, déjà déformée par l'absence.

Et Avertie n'éprouva aucun remords de l'avoir fait souffrir, ni aucune pitié, sauf, peut-être, rétrospective et plutôt pour elle-même. Son esprit, repris par le seul B.-A., évoqua bientôt les heures charmantes de cet amour ancien et encore si frais. N'était-il pas, pour elle, comme un jardin que les années et les soins passionnés embellissent, où chaque printemps met un charme plus fort et rend les verdures anciennes plus vivaces?

Et elle s'émut, en pensant que, ce soir, quand, parée, rose et vibrante, elle tomberait dans les bras du Bien-Aimé, il cueillerait, dans son âme et sur son corps, les fleurs et les fruits dont les autres—les Arts et les Hommes—l'avaient parée en ce dangereux pèlerinage.

FIN