—De dogue, vous vous trompez, Floche.

—Pourquoi de dogue, si je veux dire doge? répondit Floche en colère. Qui vous dit que c'est moi qui aie tort et vous qui ayez raison? J'ai toujours vu les dogues de très bonne humeur, ces bonnes bêtes, ces bons toutous... tandis que les doges, c'étaient des hommes et par conséquent des sales crapules, des pas grand'chose. Je maintiens mon dire...

—À votre service, ajouta le Peintre, qui lui baisa la main pour se faire pardonner de n'être pas «un bon toutou».

Avertie, campée sur l'avant de la gondole, son châle au bras, le poing sur la hanche, retroussa les ailes de son nez et, un peu pître:

—Allons, amis! Et maintenant au palais des dogues!

Avertie vivait «en» Dick. Elle pensait à la sincérité brutale de sa lettre. Aussi presque distraite, parcourut-elle les salles du palais ducal d'un pas aussi élastique que celui du jeune homme.

L'attention requise pour l'admiration du copieux Véronèse lui manqua. Elle n'eut de plaisir réel qu'à la vue des ors somptueux, des couleurs riches, très emphatiques, mais achevant bien la parure de ces pièces théâtrales. Certains plafonds tarabiscotés lui plurent autant que le beau tableau de la bataille de Lépante, tant la facilité des maîtres italiens commençait à l'agacer. Il entrait dans son sentiment de la jalousie et du mépris: les gens trop doués pensent-ils profondément? En ont-ils le temps? Et ne doit-on pas craindre d'être un peu mystifié par leur adresse?

Néanmoins, elle aima le Tintoret. Son âme de Parisienne lui trouva «quelque chose de chaud» et sa peau fine en ressentit le rayonnement devant Ariane et Bacchus. Les pampres et les chairs, les lèvres et les seins, les corps resplendissants, les doux fonds où le ciel et la mer s'unissent en des blancs de perle, tout cela était d'une insolente lascivité.

Dans la salle des bronzes, elle convoita, pour la longueur de ses jambes et ses proportions charmantes, un Mercure assis, de la taille d'un bibelot d'étagère. Le ventre plat, le dos doucement penché sur les hanches, les larges épaules de la statuette lui rappelèrent intensément le jeune Anglais. Elle l'imagina nu, ainsi; un frisson lui courut sur l'épine dorsale et sa peau devint sèche comme celle d'un lézard empaillé.

Un peu honteuse d'être ainsi l'esclave de ses désirs elle alla au hasard regarder, parmi les vitrines, deux petits taureaux en bronze. Ils n'avaient pour eux que leur facture noble, lisse et antique, une patine d'agathe polie et des cols démesurément longs. Aussitôt, Avertie, incorrigible, rêva de ces cous longs et musclés pour le vide de ses bras, si désireux d'enlacer...