Quelles pensées avaient pu absorber la comtesse Floche? Elle, si causante d'ordinaire, regardait devant elle d'un air préoccupé. Elle songeait à ses malles, à son linge, à son blanchissage, sans doute, car son premier mot, en sortant, fut:
—Mon pauvre pantalon! Je le sens chiffonné, poussiéreux... Pourtant, je n'ai pas à me plaindre. Il faut vraiment venir à Venise pour ses dessous. Imaginez qu'ici mon pantalon de huit jours est propre! À Paris, je suis obligée d'en changer deux fois par semaine pour le moins, car, vous savez, je les porte fermés et je suis cagneuse, alors c'est tout noir entre les genoux.
***
Avertie avait quitté ses compagnons pour s'en aller déjeuner chez ses amis Stampford.
La porte du palais du Ponte dei Pugni, où ils habitaient, se paraît d'un lourd battant de bronze. C'était une tête de fou grimaçant et sournois. Avertie le souleva avec répugnance. Ne se fichait-il pas d'elle, de ses amours, de ses «sensations» de rencontre?
Elle monta l'escalier, le cœur gros, et fut toute heureuse de trouver chez les Stampford un chaud accueil, un local habité par des gens qui «demeurent», un joli salon confortable avec de larges et bons sièges, une table à écrire solide et reluisante comme de la cire à cacheter.
Dans le fond, une vérandah s'ouvrait toute fraîche de fleurs et de verdures légères, donnant l'illusion d'un jardinet à la Sémiramis, accroché en console aux murs du palais. Des larges baies vitrées, Avertie aperçut les «dessus» de Venise, ses toits roses, ses belles cheminées en calice d'arum, les clochers d'une vingtaine d'églises et le campanile de San Sebastiano au Zattere, là où elle s'était reposée la veille.
Le déjeuner fut agréable et le café excellent. Tandis qu'elle se reposait et «flemmardait» auprès de ses amis, heureuse de ces heures dérobées à l'affolement d'un voyage, on annonça les deux autres Pèlerins. Ils congratulèrent leurs hôtes, puis, un peu comédiens, se jetèrent aux genoux d'Avertie, lui demandant pardon d'un crime qu'ils n'osaient avouer. Elle les trouva puérils, mais elle se laissa conduire sur le palier.
Là, un monceau de poteries bigarrées s'étalait. On eût dit un déballage sur un champ de foire campagnard. Cuvettes grossières, pots à eau et de chambre, bols, assiettes, s'entassaient dans leurs formes bizarres, leurs couleurs fortes, leurs fleurs naïves de marguerites aux pétales en larmes, leurs paysages à saules pleureurs, leurs bordures fantaisistes violemment coloriées, mais toujours harmonieuses et décoratives. Cela représentait évidemment un assortiment de «couleur locale»... C'était bien ce que Floche allait chercher à Venise. Un peu anxieuse, elle regardait Avertie.
—Et ensuite?... demanda celle-ci, avec sa superbe.