Par un labyrinthe de rios et d'étroites ruelles que le soleil ne visitait jamais, Avertie arriva au Palazzo San Pietro. On l'introduisit dans la cuisine. Comment! une cuisine pour antichambre? C'est qu'à Venise, sans gondole, on n'a pas les honneurs de la façade et du vestibule.
Ce jour-là, une consigne sévère et un portier à casquette russe empêchaient les visiteurs d'être reçus avant 4 heures. Avertie expliqua, à grand'peine, que, venant de Paris, voir sa tante la duchesse San Pietro, on pourrait, peut-être, faire une exception. Elle fut enfin, après avoir gravi un vaste escalier qui avait l'air d'un élégant égout, introduite dans le grand salon.
La duchesse était encore «retirée chez elle». Avertie eut le temps de regarder à loisir la vaste pièce. Le mobilier était élégant, confortable et très bas (pas un seul de ces sièges hauts, durs et raides qu'on est accoutumé de voir en de tels palais). Des livres traînaient sur des guéridons et, dans des cendriers, des cigarettes éteintes. Tout cela et de nombreuses photographies attestaient la demeure d'une dame étrangère et encore très vivante.
Elle parut entre les deux battants de la porte dorée, toute petite et grassouillette.
—Et bonjour, chère nièce! Et vraiment, comment, donc, allez-vous? Que c'est, donc déjà, charmant de vous être souvenue d'une vieille parente!
Et elle tendit, à la Polonaise, sa main à baiser. Avertie s'inclina dévotement. Elle connaissait cet usage qu'elle avait pratiqué toute sa jeunesse. Cet accent, ces mains, ce joli petit oiseau dodu qu'était devenu sa tante lui rappelaient son enfance luxueuse, alors qu'elle allait jouer et dîner chez ses parents slaves. Comme tout cela était loin de ce palais vénitien!
Elles s'assirent et Avertie sourit en pensant «qu'à p'tite tante p'tite chaise[5]». On parla de la France, de la famille dispersée; Avertie s'informait de sa cousine Edwige, lorsqu'une grande jeune femme entra, brune, mince, le front masqué d'un bonnet de fourrure fait de ses lourds cheveux lisses et luisants, élégante, et très joconde, dans son sourire un peu pincé. Avertie la savait pédante, mais elle ne l'en incriminait point de parti pris, au contraire; elle avait constaté que «ces femmes-là» étaient généralement remplies de ressources de tout genre et plus intéressantes surtout à l'étranger que ces petites pintades occupées seulement de leurs plumes à pois blancs.
On lui offrit des cigarettes qu'elle refusa. Ce fut un sujet d'étonnement pour la duchesse qui, voyant Avertie se lever, la retint.
—Restez donc encore, chère nièce, prenez le thé avec nous. Nous attendons justement un charmant jeune homme dont vous avez peut-être, donc déjà, entendu parler, car il est sur le point d'être célèbre. C'est lui qui vient de faire paraître en Angleterre un volume de vers retentissant: «les Fleurs périssables».
Mais un laquais apporta le samovar fumant. Edwige et Avertie causaient, la duchesse s'occupait à faire le thé, lorsqu'on annonça: «Il signor Barone Strathmore.»