Après que j'ai eu convenablement salué la maîtresse de la maison et ses habitués, après les premières escarmouches sur la pluie et le mistral, il s'est fait un silence solennel. M. Toupinel a décacheté et déplié son paquet, et, au lieu du manuscrit attendu et redouté, j'ai aperçu des liasses de journaux parisiens de toutes les nuances et de tous les formats, des pages de Revues, des fragments de livres et de brochures... Je ne comprenais pas encore. «Est-ce que ce monsieur, me disais-je, tient un cabinet littéraire par échantillons?»
—Jeune homme, m'a dit M. Toupinel avec la gravité d'un président de cour d'assises, votre présence dans nos murs (ils y tiennent!) va me fournir l'occasion de me dégonfler un peu. Un de mes amis, poëte et homme d'esprit par-dessus le marché, vient de publier, sous cet heureux titre: les Bévues parisiennes, un petit livre dont vous avez sans doute entendu parler, et où il prouve, pièces en mains, que vos beaux messieurs du feuilleton et du premier-Paris auraient bien besoin qu'on leur enseignât ce qu'ils sont censés nous apprendre. Moi, je me suis livré, depuis vingt ans, à un travail analogue. J'ai rassemblé, dans les dossiers que voici (il y en avait bien une trentaine), les éléments du procès qui s'instruira tôt ou tard contre le mensonge parisien. J'y prouve, à l'aide de citations exactes et soigneusement datées, qu'il n'y a pas un de vos illustres qui ne se soit contredit cinquante fois sur les hommes et sur les choses; qu'il est littéralement impossible à un lecteur de bonne foi de démêler le vrai et le faux au milieu de ces jugements contradictoires, dont les motifs cachés, souvent inavouables, se découvriraient presque tous dans les plus ignobles coulisses de la comédie parisienne; que ce prétendu bel esprit s'approvisionne constamment, même chez les plus applaudis et les mieux rentés, d'anecdotes et de bons mots qui traînent, depuis des siècles, dans tous les anas, de phrases toutes faites, ou, pour parler votre langage, de rengaines aussi vieilles que le premier calembour de M. de Bièvre; et que, si l'on retranchait des courriers de Paris, des vaudevilles, des mélodrames, des petits journaux, des petits volumes à couverture jaune, verte, brune, grise ou bleue, les niaiseries ou les redites, le billon ou la fausse monnaie, il n'en resterait pas de quoi faire l'aumône à un pauvre de province. Voulez-vous quelques exemples? Tenez: dossier no 7; lettre L.; chapitre des chanteurs et de la critique musicale.
Je suppose un provincial comme moi, débarqué de la veille à Paris et regardant les affiches de spectacle:
«Opéra.—Ce soir, seconde représentation du Trouvère: M. Lélio chantera le rôle de Manrique.
«—Bravo! le Trouvère! chef-d'œuvre de l'illustre Verdi, le plus grand compositeur de notre siècle et de tous les siècles, ainsi que me l'ont enseigné, dans la France musicale, les frères Escudier; Lélio, délicieux chanteur, dont la voix gagne chaque jour en étendue, en puissance, en fraîcheur, ainsi que me l'apprend le Constitutionnel; ce sera superbe; je vais louer une stalle.»
Notre homme entre ensuite au café; justement c'est le jour des feuilletons de musique; toute la critique musicale rend compte de la représentation du Trouvère.
Premier journal sérieux: «Lélio, dans le rôle de Manrique, ce n'a pas été seulement un immense succès, ç'a été une révélation. Enfin, grâce à l'admirable artiste, ce rôle impossible, inintelligible, insoutenable, a pris un corps, une forme, une âme; le mannequin est devenu un homme, et les accents de cet homme ont fait battre tous les cœurs; quant à la voix de Lélio, elle n'a jamais été plus pure, plus puissante, plus étendue, plus jeune, plus fraîche; c'est Nourrit à vingt-cinq ans! Transports, rappel, ovations, rien n'a manqué à son triomphe....»
«—Oh! oh! il n'y a pas à s'en dédire; j'ai bien fait de louer cette stalle; je vais passer une bien belle soirée!»
Deuxième journal sérieux: «Assurément Lélio a eu de beaux élans dramatiques dans le rôle de Manrique. Pourtant la sympathie même que nous inspire son talent nous engage à lui dire que, dans l'état actuel de sa voix, il a commis une imprudence, et la froideur du public le lui a dit avant nous. Il n'aurait jamais dû se mesurer avec cette redoutable partition, qui exige des moyens dont Lélio est aujourd'hui complétement privé, ni surtout avec le souvenir de Mario, qui a marqué ce rôle de Manrique du sceau de son écrasante supériorité...»
Mon provincial fronce le sourcil.