Troisième journal sérieux: «L'effet de la représentation de vendredi a été lamentable; Lélio, dans le rôle de Manrique, a consterné ses admirateurs et ses amis. Lélio n'a plus du tout de voix, et il y supplée mal par des mouvements télégraphiques et une pantomime convulsive. Le public a énergiquement rappelé au silence la tourbe des chevaliers du lustre. Ce chanteur si justement fêté à l'Opéra-Comique, a commis une faute immense, en quittant, pour une plus grande scène, le théâtre de ses véritables succès. Nous craignons qu'il ne se relève jamais de ce dernier naufrage.»
Voilà mon homme au désespoir. Pour s'achever, il jette les yeux sur un journal léger, tout en dégustant sa tasse de café à la crème.
Le journal léger: «M. Lélio est parti pour Chambéry. Il cherche Savoie; on ne dit pas qu'il l'ait encore Trouvère.»
«—Parti pour Chambéry! murmure à part lui le provincial, incapable de comprendre les calembours par à peu près; mais alors il ne joue pas ce soir! L'affiche a donc menti? Que faut-il penser?...»—Il médite pendant une heure les deux lignes du petit journal, sans pouvoir rencontrer de solution raisonnable; ses perplexités redoublent, et il finit par vendre sa stalle, au rabais, à un industriel de la galerie noire.
Telle est, monsieur, a continué l'impitoyable Toupinel, telle est, en raccourci, et dans le plus léger de ses cadres, l'image de la critique parisienne. Vous semble-t-il qu'elle réponde parfaitement à son programme: «Renseigner clairement ses lecteurs sur ce qu'ils doivent penser de ce qu'elle juge?»
Je ne savais trop que répondre, et j'essayais de reprendre mon aplomb, quand une diversion m'est advenue du dehors; un jeune homme assez élégant est entré dans le salon: il avait commencé sa soirée au théâtre, où l'on donnait la Juive. Il nous a annoncé, d'un air tragique, que le ténor, en s'efforçant de lancer un ut de poitrine, avait fait un couac formidable, et que le parterre s'était fâché.
—Voilà bien vos publics de province! ai-je dit pour me rattraper: ils condamnent les malheureux chanteurs à crier comme des énergumènes, et adieu le chant, les nuances, la mélodie!
—Oh! permettez! a interrompu M. Verbelin; cette mode nous vient de Paris. Je m'y trouvais, l'an passé, au mois d'avril, et j'assistai aux débuts de Tamberlick. La salle était splendide; il y avait là assurément les femmes les plus élégantes, les connaisseurs les plus délicats, la fine fleur du dilettantisme parisien. Tamberlick chanta fort bien le premier acte d'Otello: le public fut de glace. Tamberlick fut magnifique d'énergie et de passion dans le troisième acte, qui est sublime: on ne l'applaudit que modérément. Tout ce qui précéda et suivit le fameux ut dièze fut compté pour rien. On avait annoncé cet ut dièze; l'assemblée attendait cet ut dièze; il lui fallait cet ut dièze, auquel Rossini, par parenthèse, n'a jamais songé. Si Tamberlick avait escamoté cet ut dièze, non-seulement il serait tombé à plat, mais sa vie n'eût pas été en sûreté. Pensez aux légitimes colères de ces mille Parisiens, dont cent cinquante Russes, trois cents Italiens, et huit cents Anglais, qui forment ce qu'on appelle tout Paris. Ils et elles ont mis leur cravate blanche et leurs diamants, découvert leurs épaules et frotté le verre de leurs lorgnettes, manqué une polka ou une partie de lansquenet, le tout sur la foi d'un ut dièze, et cet ut dièze aurait faussé compagnie! On a assassiné pour moins que cela. Sans ut dièze, cet homme était un zéro; avec ut dièze, c'est un dieu. Que Shakspeare et Rossini s'arrangent comme ils pourront: vive l'ut dièze et Tamberlick for ever!—Êtes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit là de la musique?
—Mais enfin, je ne suis pas musicien, ai-je répliqué avec une certaine impatience; que M. Lélio chante bien ou mal le Trouvère, que M. Tamberlick donne ou garde son ut dièze, ce sont, après tout, choses d'assez mince importance, et nous avons là une singulière façon de causer littérature...
—Patience! a repris l'impitoyable Toupinel en rouvrant son cahier. Dossier no 12, lettre P, chapitre du courrier de Paris et des chroniqueurs.