«Gaston B..., jeune peintre de plus d'espérances que de rentes, avait remarqué, aux eaux de Baden, la fille d'un très-riche banquier, Clémentine R... On savait que le père serait inflexible. Heureusement l'amour est ingénieux, et nos deux jeunes gens s'avisèrent d'une ruse des plus spirituelles. Gaston s'introduisit chez le banquier, et y obtint, sur sa bonne mine, l'emploi de premier commis. Au bout de six mois, M. R... raffolait de Gaston. Celui-ci en profita pour lui avouer qu'il avait cultivé la peinture à ses moments perdus, qu'il était élève de M. Ingres, et il lui proposa de faire, pour rien, le portrait de mademoiselle Clémentine. Les millionnaires ne sont pas insensibles à ces petites économies: M. R... consentit donc. Gaston fit cent soixante-trois séances. Le portrait était si ressemblant, que M. R..., enthousiasmé, laissa échapper ces paroles, bien attendrissantes dans la bouche d'un homme riche: «Je ne sais ce que je pourrais refuser au peintre dont le magique talent me donne une seconde fille!—Eh bien, monsieur, donnez-moi la première!» s'est écrié Gaston, prompt à la riposte. Esclave du préjugé bourgeois, M. R... commençait une horrible grimace, lorsque l'on a sonné à la porte. Le groom de Gaston lui apportait une lettre d'un notaire de Château-Thierry, sa ville natale. L'honnête tabellion lui annonçait qu'une vieille parente, qu'il connaissait à peine, venait de mourir en lui laissant cinq cent mille francs. Ce dénoûment providentiel et imprévu a déridé M. R... et ramené la joie dans tous ces cœurs. Le mariage se célébrera jeudi prochain à Saint-Roch. Gaston a mis dans la corbeille un exemplaire du Roman d'un jeune homme pauvre, de M. Octave Feuillet, magnifiquement relié.»
—Voilà, monsieur, ce qui se paye cinquante centimes la ligne dans la capitale du monde civilisé. Découpez cette piquante anecdote en autant de syllabes et de lettres que vous le voudrez. Mettez le tout dans un sac de loto; remuez et tirez au hasard; vous aurez dix, cent, cinq cents anecdotes de même force et de même style, telles que nous les servent vos chroniqueurs. Voulez-vous une autre guitare? Dossier no 14; lettre V, chapitre du comique bourgeois.
«Deux couples de la rue Saint-Dénis se trouvaient l'autre soir, au Théâtre-Lyrique; l'on chantait les Noces de Figaro. Voici quelques bribes du dialogue que nous avons pu saisir à travers la porte de la loge, laissée entr'ouverte par égard pour une des deux dames, affligée d'un commencement d'embonpoint.
M. Bringuet, bonnetier.—Ce Mozart a bien du talent: il faudra que je tâche de l'avoir à mes soirées...
M. Dupochet, droguiste.—Mais il est mort!
Madame Dupochet, s'éventant avec son mouchoir.—Non, mon ami, tu te trompes, c'est M. Adolphe Adam qui est mort; un autre musicien bien remarquable!
M. Dupochet.—Chut! ma bonne amie, tu m'empêches d'entendre madame Ugalde.
Madame Bringuet, minaudant.—Je l'aimais mieux dans Galathée. Tu sais, monsieur Bringuet? (Fredonnant.) Verse! verse! verse! verse!...
M. Bringuet, fronçant le sourcil.—Vous connaissez, Malvina, mon opinion sur Galathée!... c'est nu, voluptueux, indécent et risqué, et j'ai appris avec beaucoup de peine que notre Élodie l'avait chantée dans son pensionnat. Il faudra que je dise là-dessus un mot d'avertissement à madame Gavinat, sa maîtresse de pension. Ces coupables tolérances ne peuvent que troubler le repos des familles et amener tôt ou tard dans la société des perturbations...
M. Dupochet, timidement.—Mais, mon voisin, la société ne craint rien pour ce soir... Si nous écoutions Mozart?...