Madame Dupochet, illuminée.—L'affiche a peut-être estropié son nom: ne serait-ce pas Musard?...

M. Bringuet, furieux.—Alexandrine!!!»

—Est-ce la peine, dites-moi, d'avoir tant d'esprit pour écrire ou pour applaudir de pareilles choses?

—Assez! assez! s'écrièrent en chœur les invités de madame Charbonneau.

—Oh! par grâce, mesdames, permettez-moi d'extraire encore de mon portefeuille la petite photographie ci-jointe, tombée de la poche d'un Parisien de mauvaise humeur:

L'HOMME BIEN INFORMÉ

La vogue niaise du courrier de Paris, de la chronique et du chroniqueur, a créé, par contre-coup, l'homme bien informé. L'homme bien informé est au chroniqueur ce que le mélomane est à l'artiste, ce que l'ombre est au corps, ce que le lierre est à l'ormeau, ce que Maquet est à Dumas.

Voici, par exemple, une pièce nouvelle, une de ces pièces qui passionnent la curiosité publique. Autrefois, dans les temps de barbarie, pendant l'enfance de l'art, l'essentiel eût été d'abord de voir si elle est bonne et bien jouée, puis de tâcher de s'en rendre un compte exact, ensuite de l'analyser fidèlement pour les lecteurs, et enfin de revêtir cette analyse de toutes les élégances d'une forme spirituelle et piquante. Aujourd'hui nous avons changé tout cela: la forme, à quoi bon? Le style, fi donc! Le style, dans la chronique, ne serait qu'un excédant de bagages. Vous voilà gagnant modestement votre place, comme un profane ou un béotien que vous êtes. Arrive l'homme bien informé: poignées de mains à droite et à gauche; il s'assied à vos côtés, et il vous récite à sa façon son cours de littérature dramatique. La pièce a été retardée de quatre jours, parce que le troisième enfant de l'ingénue a eu une fièvre catarrhale, parce que le père noble donnait hier une soirée, parce que le jeune premier chassait à courre, et parce que la grande coquette avait commandé et décommandé cinq fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au quatrième acte, une robe rose avec des nœuds lilas; mais elle a su, par des indiscrétions de couturière, que mademoiselle M... en aurait une pareille, et, au moment où l'auteur lui faisait répéter pour la vingtième fois ces mots du cœur, qui doivent emporter le succès de la scène capitale: «Ah! oui, je suis une pauvre femme, une faible créature que l'on opprime et que l'on déchire; oui, une fatale influence m'a enlevé le cœur de mon Ernest; mais je vaincrai ses dédains à force de résignation et de douceur...» madame F... a eu une attaque de nerfs, et n'en est sortie que pour traiter mademoiselle M... de girafe et de chipie; ce qui a suspendu la répétition, ces dames devant, en cet instant même, tomber dans les bras l'une de l'autre.

Puis l'homme bien informé s'arme de sa gigantesque lorgnette, tourne le dos à la rampe qu'on allume, et parcourt la salle d'un regard de connaisseur. «Ah! voilà madame R... qui entre dans sa loge... Jules doit être au balcon: justement.—Tiens! c'est singulier, le ministre plénipotentiaire du Chili n'est pas encore arrivé, et cependant il sait bien que la petite Clara ne paraît que dans le prologue.—La loge de madame de S... est vide... Ah! je sais pourquoi: elle avait reçu une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que sa belle-sœur était à l'agonie, et elle l'avait supprimée pour ne pas perdre sa première représentation; mais son mari, qui est très-jaloux, a cru que la lettre était d'Albéric, le jeune auditeur au conseil d'État; il a fallu la lui montrer, et ce qu'il y a de bon, c'est que, pendant qu'il la lisait, Albéric était caché dans un placard: ce soir, le couple est dans les larmes, bien que cette sœur n'ait pas d'enfant et laisse trente mille livres de rente...» Ainsi de suite. Voilà le feuilleton dramatique de l'homme bien informé.