Il faut vous dire que je possède, non loin de Lodève, un ami qui s'appelle Auguste Clérisseau, et qui a été, il y a trente-trois ans, mon camarade de collége à Stanislas. Il était, comme moi, fou de musique, de littérature, de poésie, de peinture, de toutes les belles choses qui ne fleurissent qu'à Paris, et quiconque m'eût dit alors que Clérisseau passerait trente ans sans remettre le pied dans la capitale par excellence, m'eût paru un bien mauvais prophète. Mais l'homme propose et Dieu dispose. A peine sorti des bancs de philosophie, Clérisseau se trouva chef de famille par la mort de ses parents: il fallut recueillir et débrouiller une succession embarrassée. Bientôt l'amour se mit de la partie: il ne perdit pas Troie, mais il retint mon ami, qui, pour s'en guérir, se maria; puis les enfants arrivèrent à la file, et leurs petits bras enlacés autour du cou de leur père lui furent des chaînes d'autant plus fortes qu'elles étaient plus faibles. D'ailleurs, pour aller de Lodève à Paris, il fallait alors cinq nuits et six jours: on partait avec des cheveux blonds, et on débarquait rue de Grenelle-Saint-Honoré avec des cheveux gris. Était-ce la poussière? Était-ce la durée du voyage? Les érudits ne s'accordent pas sur cette question que l'histoire éclaircira.
Petit à petit les années s'écoulèrent: Auguste dut songer à marier Victorine, sa fille aînée. Antoine, son fils, n'avait pas la vocation militaire; on lui fit un remplaçant, qui, vu le congrès de la paix et la guerre de Crimée, coûta horriblement cher. Louise, la fille cadette, voulut entrer au couvent; on pleura beaucoup, et on travailla de bon cœur à sa dot et à son trousseau. Jacques, le second fils, eut des velléités d'alexandrins, ce qui exigea, de la part de ses parents, la plus énergique surveillance. Ensuite madame Clérisseau tomba malade. Son médecin lui ordonna d'aller passer l'hiver à Nice, et Auguste était trop bon mari pour ne pas l'y accompagner. Elle y mourut au bout de cinq mois; mais le médecin de Nice assura qu'elle serait morte six semaines plus tôt si elle était restée chez elle, et ce fut une consolation pour l'époux inconsolable. On était alors au printemps de 1859.
Une fois son deuil expiré,—et Clérisseau le fit durer en conscience,—il se trouva un peu plus libre qu'il ne l'avait jamais été depuis le collége, où il ne l'était pas du tout. Antoine, l'exonéré, plaidait avec succès le mur mitoyen; Jacques, le poëte, était clerc d'avoué. Victorine, bien mariée, Louise religieuse, n'avaient plus besoin de leur père. Clérisseau, enrichi par le décès d'un oncle tombé en enfance avant d'avoir le temps de le déshériter, songea à Paris qu'il regrettait toujours, et m'y donna rendez-vous pour le mois d'avril: il se proposait, me disait-il, de reprendre où nous l'avions laissée notre charmante camaraderie, et il réglait d'avance le programme de nos journées parisiennes. Nous irions aux Italiens et à l'Opéra, comme au beau temps de madame Malibran et de Robert le Diable, de Rubini et de la Sylphide; au temps où nous faisions queue, par un froid de dix degrés, dès deux heures de l'après-midi. Nous suivrions les cours de la Sorbonne et du collége de France, comme à l'époque où nous allions applaudir MM. Guizot, Cousin et Villemain. Nous irions le matin à l'exposition de peinture, le soir au Théâtre-Français, pour nous décider enfin entre les classiques et les romantiques, entre Ingres et Delacroix, entre Racine et Victor Hugo. Nous ferions quelques excursions à travers ce qui reste du vieux Paris, afin d'y amasser des trésors de couleur locale, d'en bien pénétrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une à une ces reliques du temps passé, sans lesquelles toutes les magnificences présentes ne sont que luxe de parvenu. Il profiterait, lui, Clérisseau, de quelques anciennes connaissances qui nous ouvriraient les salons les plus spirituels et les plus lettrés de Paris, pour réapprendre à causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer le fil de ces conversations délicates, fines, légères, élégantes, polies, qui sont un des charmes et une des gloires de la société française: «Tu le vois, ajoutait-il avec une simplicité touchante, je m'accroche où je peux, comme le naufragé: mon cœur est mort, sauf ce que j'en garde pour mes enfants; je veux chercher avec toi un refuge dans les jouissances de l'esprit, de l'imagination et de l'art.»
Il arriva ce qui arrive presque toujours aux rendez-vous les mieux raisonnés. J'y manquai, une affaire urgente me retenait ici: un mois après, j'étais à Paris, je courus rue de l'Université, hôtel des Ministres, où Clérisseau s'était logé; au lieu de sa bonne figure, j'y trouvai la lettre que voici:
«Pardonne-moi, mon cher ami, de m'être enfui avant ton arrivée, comme je te pardonne d'avoir manqué la mienne. Tu sais l'histoire de ce Marseillais qui, descendu la nuit dans un de ces affreux hôtels voisins de la gare et n'ayant aperçu le lendemain matin, de sa fenêtre, que les terrains vagues, les tuyaux de cheminée, les boutiques borgnes de la rue de Lyon et la grande muraille noire de la prison de Mazas, s'écria avec son accent inimitable: «C'est là leur Parisse!!!» et, haussant les épaules, repartit immédiatement pour Marseille sans vouloir en connaître davantage. Eh bien, mon vieux camarade, j'ai fait, sauf les détails, comme ce brave citoyen de la Cannebière. Voici le bulletin de mon odyssée parisienne.
«Le premier soir (1er avril, date fâcheuse!) je retournai d'instinct à nos premières amours et j'allai aux Italiens.... Un parterre à moitié vide, une salle somnolente, quelques bravos inintelligents ou d'une froideur glaciale, voilà pour le public; de vieux chanteurs ennuyés, disant du bout des lèvres une musique qu'ils ne comprennent plus, voilà pour les artistes. Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux bâillements, qu'Assur, Sémiramide, Arsace et Idreno avaient, à eux quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu leur acte de naissance, mais je suis tenté de le croire. Ce qu'il y a de plus drôle,—ou de plus triste,—c'est que j'avais lu, le matin même, un article écrit par un beau monsieur, porteur de magnifiques favoris plus noirs que nature, article d'où il ressortait que chacun de ces artistes avait chanté comme un ange, qu'on les avait acclamés, rappelés, couverts de fleurs, que l'enthousiasme de la salle tenait du délire, que l'on n'avait jamais assisté à pareille fête, et une foule d'et cætera. On m'a dit que c'était là de la critique transcendante, à l'usage des raffinés du dix-neuvième siècle.
«Le lendemain, je suis allé faire un tour à la Bourse. O mon ami, quels échantillons de l'espèce humaine! quelles vociférations sauvages! quel monde! quelle langue! quel temple! quel dieu! Mais, ce qui m'a le plus étonné, c'est que j'ai rencontré là, se pavanant et gesticulant au milieu des groupes, trois ou quatre de mes compatriotes qui n'oseraient plus se montrer dans nos rues, de peur d'être lapidés par les gamins et hués par les honnêtes gens. Le notaire Véruchon, par exemple, qui, avec ses airs de bon apôtre, avait capté la confiance de nos riches et de nos pauvres, et a levé le pied en réduisant à la misère plus de cinquante familles! Et Fourcheux, le négociant fripon, dont la faillite a désolé notre marché! Véruchon et Fourcheux étaient là, drapés dans des raglans magnifiques, et causant gravement affaires avec d'autres raglans qui, très-probablement, ne valaient pas mieux. Il paraît que la province envoie comme cela, à Paris, ceux de ses enfants qui lassent son indulgence maternelle, et que Paris s'en accommode fort complaisamment. Plusieurs de ces émigres involontaires amassent une belle fortune; ils ont alors pignon sur rue, appartements blanc et or, chevaux, voitures, livrée, chinoiseries, tableaux, chalets, villas, crédit ouvert chez Chevet, grandes et petites entrées à l'Opéra. Maintenant, après ces échauffantes journées, sans cesse ballottées entre le million et l'exécution, figure-toi ces scories vivantes de la province expurgata, se répandant le soir dans les théâtres, dans les cabinets de lecture, dans les divans, partout où s'étalent les œuvres d'art, où se discutent les productions de l'esprit: quels gourmets de friandises intellectuelles et morales! quels dignes appréciateurs des délicatesses de la pensée et des délicatesses du cœur! quels juges infaillibles, quels experts autorisés en matière de sentiments, d'idées, de nuances, de scrupules, de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrôle pour les pudeurs de l'âme, les chastes et romanesques tendresses, les saintes austérités de l'honneur, les rudes exigences de la probité, les respects et les grandeurs de l'histoire! Et si la littérature est l'expression de la société, que sera la littérature chargée d'exprimer une société pareille?
«Cette littérature, je l'ai retrouvée, le même soir, aux petits théâtres: dans ces théâtres où nous avions eu autrefois de si bons accès de fou-rire, j'ai cherché vainement un mot spirituel ou franchement gai. En revanche, d'ignobles gravelures, et surtout des exhibitions et des danses à faire rougir un turco: il n'y a plus de comiques, il y a des queues-rouges: il n'y a plus d'actrices, il y a des jambes: les pièces à femmes, les rôles à corset, à maillot, à cuisses, le collant, la polka finale, qui permet aux comédiennes de l'endroit de montrer aux binocles de l'orchestre tout ce que cache le peu de robe qu'elles portent encore; par là-dessus quelques beaux défilés et quelques décorations splendides, voilà le dernier mot de l'art dramatique en 1861. Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre petit théâtre de mon chef-lieu, et cela pour trente-six raisons; la première, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi des trente-cinq autres.
«Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller à l'Exposition. Tu te souviens, mon ami, de celle de 1831, la dernière que nous ayons visitée ensemble, où éclatèrent à la fois les Moissonneurs de Léopold Robert, le Cromwell et les Enfants d'Edouard, de Paul Delaroche, la Médée et la Liberté, d'Eugène Delacroix, les merveilleuses toiles de Decamps, les tableaux de Schnetz, d'Ary Scheffer, de Marilhat, de Delaberge, de Johannot, de Roqueplan, de Louis Boulanger, de Poterlet, de Dévéria, de Chenavard, de Paul Huet! Et, parmi les visiteurs de ce Salon, quel entrain! quelle verve d'admiration! quelle fougue de colères! Que de jeunesse dans ces yeux ardents, dans ces longues chevelures, dans ces chapeaux de ligueurs, dans ces justaucorps de velours! C'était risible peut-être, mais c'était passionné, fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontré, dans les allées ratissées des Champs-Elysées, de bons bourgeois, bonnetiers ou notaires, avec leur livret sous le bras, préparant paisiblement leur pièce blanche et allant chercher ce régal artistique pour se délasser de leurs affaires. A ce nouveau public, un petit art friand et malsain sert une peinture proprement faite, où des qualités matérielles fort remarquables, mais très-uniformes, déguisent mal la pauvreté du style, l'absence de conviction et le néant de la pensée. Au bout de deux heures, je suis sorti avec un peu de tristesse et beaucoup de migraine.
«En revenant, je suis entré dans un cabinet de lecture: j'avais jeté un coup d'œil sur la devanture, et voici les titres des livres le plus en évidence, étalés à la place d'honneur: les Cotillons célèbres; les Femmes galantes; les Maîtresses royales; Comédiennes et Courtisanes; Mémoires anecdotiques sur madame du Barry; l'Amour; les Souvenirs de Rigolboche; les Femmes de la Régence, etc., etc. J'allais demander quelques explications à la maîtresse de l'établissement, lorsque la porte vitrée s'ouvrit avec fracas... Un coup de vent, un tourbillon, une mèche de cheveux voltigeant sur un crâne dénudé, un teint livide, un œil fiévreux, un paletot-sac friable comme de l'amadou, un chapeau rougi par la pluie, un pantalon tombant en charpie sur des bottes éculées, tout cela, cher ami, c'était Marc Stéphen, notre ancien copin du collége Stanislas, maintenant critique, fantaisiste, bohème, homme de lettres.