«J'avais vu la veille, à la Bourse, des martyrs de l'argent; à présent, j'avais sous les yeux un martyr de la littérature; créations parisiennes, mon cher, et qui doivent nous consoler de rester attachés où nos chèvres broutent! Ce Marc Stéphen n'est ni un imbécile, ni un enfant trouvé; il a fait de très-bonnes études; il appartient a une excellente famille de Draguignan; il pourrait être aujourd'hui un bon gentleman farmer, tranquille, honoré, utile, cultivant ses terres, faisant le bonheur d'une honnête femme. Mais, au sortir de l'école de droit, le démon littéraire l'a saisi et n'a plus lâché prise. Il souffre, il jeûne, il patauge dans tous les cloaques de Paris. Ses propriétés, vendues à bas prix, se sont monnayées en quelques fragiles capitaux; ceux-ci, à leur tour, se sont gaspillés en impôts ordinaires et extraordinaires que la bohème pauvre prélève sur la bohème riche: dîners offerts aux confrères qui délivrent des brevets de génie; argent prêté, sur le boulevard, à des Schaunard faméliques; fondations de petits journaux destinés à démolir les vieilles réputations, à en créer de nouvelles, et à mourir d'inanition à leur cinquième numéro, faute d'un sixième abonné. Bref, au bout de trois ans, tout l'avoir de Marc Stéphen s'en était allé; le talent n'était pas venu, et la gloire encore moins! Il a trente ans à peine, et il paraît en avoir soixante. Pour un million en perspective et un fauteuil à l'Académie, nous n'accepterions, ni toi ni moi, la somme de tortures, de privations, de déboires qui compose son existence; mais il est rivé à cette existence horrible comme un forçat à sa chaîne; il ne pourrait plus respirer un autre air, ni vivre une autre vie! En le voyant au seuil de cette sombre et humide boutique, crotté, mouillé, hâve, blême, décharné, presque en haillons, sous un ciel bas, qui, depuis trois semaines, n'a pas cessé de tamiser une pluie fine et drue, je n'ai pu m'empêcher d'évoquer en idée le ciel de la Provence, les plaines du Var, et de me figurer cet infortuné galérien de la fantaisie à la place où il devrait être, au milieu des lentisques et des citronniers, sur la terrasse d'une jolie villa, souriant à une jeune mère entourée de joyeux enfants.
«Marc Stéphen était dans un de ses moments d'âpre franchise: le malheureux n'avait pas dîné la veille! Il m'a pris le bras, et, m'entraînant hors du cabinet de lecture, il m'a dit d'une voix saccadée comme une pulsation fébrile:
«—N'écoute pas cette vieille débitante de poisons! Tous les livres qu'elle t'offre sont des ordures... Mais voilà comment se font les succès maintenant! Une compagnie d'assurances, une société en commandite entre le livre, la pièce et le juge: loue-moi, je te loue; vous nous louez, nous vous louerons, ils se louent; et le public achète! Hachette! Tiens! je fais des mots à présent!
«Et, de sa voix stridente, Marc Stéphen entonna une philippique furieuse contre nos célébrités littéraires; elles y passèrent toutes ou presque toutes: celui-ci vendait sa plume au plus offrant; celui-là mettait en coupes réglées la vanité des auteurs et des artistes: A... était un histrion, B... un charlatan, C... un bavard, D... une girouette, F... s'était compromis dans une affaire véreuse qui le plaçait sous la dépendance d'une courtisane madrée; G... vivait des bienfaits d'une femme entretenue qui prêtait à la petite semaine; L.... s'abrutissait d'eau-de-vie pour se consoler de l'infidélité d'une actrice qui l'avait trahi pour son coiffeur; M..., enragé défenseur des bonnes doctrines, avait des mœurs suspectes, et n'eût pas complété le nombre des dix justes nécessaire au salut des villes maudites; P.... avait fait de l'emprunt une science rivale du whist et des échecs. Il y en avait, comme cela, pour tous les goûts et pour toutes les lettres de l'alphabet. A en croire Marc Stephen (mais je ne le crois pas, il était trop en colère!), il y aurait quelque chose de bien extraordinaire. Ces illustres, ces fiers démocrates de la littérature seraient des libéraux et des Spartiates pour rire. Ils se soucient de la liberté comme des vieilles lunes: l'un spécule sur un titre, l'autre sur un vice; un troisième, pour rouler carrosse et dîner chez Véfour, s'est fait l'homme lige d'un riche agioteur qui lui paye ses vertus à tant par mois et ses opinions à tant la ligne; presque tous les journaux à grandes fanfares et à grand style appartiennent à des hommes d'argent qui nourrissent, voiturent, gouvernent, enrichissent et aplatissent les hommes d'idées. Ces Cassius et ces Catons de la démocratie littéraire ont une attitude admirablement héroïque et intrépide vis-à-vis du bon Dieu, du pape, des évêques, des curés, des religieux, des religieuses, des royautés déchues, des grandeurs du passé, et, en général, de toutes les puissances qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se défendre en ce monde; mais (c'est toujours Marc Stephen qui parle), dès qu'il s'agit des pouvoirs en plein exercice, des grandeurs du moment, des princes et princesses possédant un palais, un salon à manger et une antichambre, la scène change; leur échine devient d'une étonnante souplesse; ils en remontreraient aux courtisans de Versailles et de l'Œil-de-Bœuf. Comme tous les gens mal élevés, ils ne saluent pas du tout ou ils saluent trop bas; leur vie se partage entre l'insolence et le servilisme: il y en a qui, s'il le fallait absolument, prouveraient au prince Napoléon que c'est lui qui a pris Sébastopol; il s'en rencontre qui, pour se rendre utiles et agréables, allumeraient les candélabres, battraient les tapis et frotteraient les assiettes chez telle princesse à la mode ou tel ministre prépondérant. Je te répète que c'est Marc Stephen, Marc Stephen affamé, furibond et frissonnant de fièvre, qui débitait à mon oreille toutes ces choses incroyables; je ne les crois point, et je n'en prends pas la responsabilité.
«Il parla ainsi pendant une heure, âpre, excessif, nerveux, forcené, parfois éloquent. Au moment où, passant en revue mes auteurs de prédilection, il entamait Octave Feuillet, j'essayai de l'arrêter:
«—Je dois t'avouer, lui dis-je, que les belles dames de mon arrondissement ont un faible pour celui-là.
«—Les belles dames de partout, depuis le palais jusques au comptoir, et c'est ce qui m'enrage! a repris mon homme en redoublant de fureur; mais il le payera... Vois-tu, Clérisseau! c'est encore là une des industries de cet exécrable Paris. Quand un succès est trop éclatant pour qu'on puisse l'amortir, on procède par le moyen contraire. On étouffe le triomphateur sous son triomphe, comme Néron étouffa ses convives sous une pluie de roses. Si tu vivais parmi nous, tu rencontrerais quelques-uns de ces fruits secs du succès de vogue: ils te feraient pitié; leur vie se passe à expier l'engouement d'un trimestre. Ils ont beau faire, ils ont beau dire: «Mais, Athéniens, regardez-moi! Je suis le même homme que vous avez fêté, couronné, déifié...» Vains efforts! C'est à peine si l'on se souvient de leur nom et de leur date. Les malins le savent bien, et, quand un succès les offusque, ils s'arrangent en conséquence. Aussi, lorsque je vois le héros du jour porté à bras tendus sur le pavois de vingt feuilletons, au milieu des acclamations de la foule, sais-tu à quoi je songe? Au bœuf gras, revêtu d'une housse à crépines dorées, enguirlandé de festons et de bouquets, présenté aux grands de ce monde, escorté de tous les dieux de la fable, assourdi de clarinettes et de trombones... et mené à l'abattoir... l'abattoir, l'oubli!...
«Mon cœur se serrait pendant que Marc Stephen me révélait ainsi les misères de ce trottoir parisien que nous avons quelquefois la bonhomie d'envier. Tout à coup il s'est arrêté, et, pressant ma main avec un mélange d'amertume et de cynisme, il m'a dit:—Mon ami, je viens de te faire pour cinq francs de littérature; prête-moi cent sols!...
«J'ai tiré à la hâte trois ou quatre louis et les ai glissés, en rougissant, entre ses doigts qui tremblaient un peu; il m'a remercié du regard, et, bégayant une parole d'adieu, il a disparu dans le passage Jouffroy.
«Que te dirai-je? Je commençais à en avoir assez de ma nouvelle épreuve parisienne, à trente années de distance. Tu n'arrivais pas, et je ressentais d'heure en heure une impression analogue à celle que l'on éprouve lorsque l'on retrouve quinquagénaire, triste, désabusée et ridée, une femme que l'on a aimée à vingt ans. Cependant il me répugnait de lâcher prise si vite. Un monsieur, connaissance très-éphémère que j'avais faite dans le wagon et qui m'avait suivi dans mon hôtel, m'assura que l'on avait encore à Paris énormément d'esprit, qu'il ne s'agissait que de savoir le trouver. Mon cicérone d'occasion prétendait qu'il n'y avait plus de salons; mais il ajoutait que, si je voulais aller m'asseoir dans un café du boulevard qu'il me désigna, j'entendrais des choses excessivement spirituelles et plaisantes; je me le tins pour dit, et, vers cinq heures, j'étais installé devant une table, entre la colonnade des Variétés et le coin de la rue Vivienne. L'absinthe coulait à pleins bords dans les verres de mes voisins.