«Je pris machinalement un petit journal, qui passe pour avoir, à lui seul, plus d esprit que tous les autres ensemble: j'y lus des anecdotes de coulisses, destinées à renseigner les cinq parties du monde sur les détails de la vie privée des barytons et des jeunes premiers, des comiques et des ingénues. Celui-ci a un tilbury, celle-là est meublée en palissandre; cet autre a un valet de chambre qui joue à la Bourse, cette autre possède une soubrette qui sait le latin. Ces particularités si intéressantes, attendues et accueillies avidement par un public spécial, redoublent chez tous ces gens-là le sentiment de leur importance: ils sont gonflés comme des ballons. Puis s'alignaient les lettres aigres-douces, échangées entre directeurs, auteurs, critiqueurs, nouvellistes, chroniqueurs; les feux croisés de répliques, de réclames, de récriminations, de démentis; poignées de mains qui voudraient bien être des griffes pour percer jusqu'à l'os; parades en plein vent de tous les amours-propres, de toutes les haines, de toutes les colères, de tous les scandales de ce petit art, de cette basse littérature, dont vivent dix mille Parisiens et qui vitaux dépens de cinquante mille autres. C'était tout: les dernières pages appartenaient aux annonces: boutique sur boutique! Impatienté de ma lecture, je voulus me dédommager en écoutant. C'est ici que le véritable esprit français entre en scène.
«Justement cinq ou six célébrités s'étaient groupées près de ma table. Il y avait là les héros du succès d'argent, des hommes dont les calembours sont cotés entre l'Orléans et le Crédit mobilier; des capitalistes qui, en faisant rimer je t'aime avec bonheur suprême, ont amassé cent mille livres de rentes. J'étais tout oreilles. Deux de ces messieurs avaient des physionomies d'employés aux pompes funèbres: un troisième venait de jouer à la hausse: il perdait en huit jours ses droits d'auteur de toute l'année: vingt bordées de sifflets ne l'auraient pas tant consterné. Deux autres discutaient violemment sur la question de savoir s'ils confieraient leur prochain rôle travesti à mademoiselle Alphonsine ou à mademoiselle Virginie:
«Je te dis qu'Alphonsine a plus de chien!
«—Oui, mais Virginie est la toquade de ces petits gandins de l'orchestre...
«Ils en étaient là de leur discussion, lorsque survinrent deux autres de leurs spirituels confrères; la conversation s'anima: j'écoutais à en perdre la respiration.
«—Bonjour, ma vieille... Eh bien, ce pauvre B... a remercié son boulanger!
«—Hélas! oui; c'est comme D... il vient de dévisser son billard.
«—Ah! que veux-tu? il était trop pochard; il prenait trop de casse-gueule; il était paff quatre ou cinq fois par semaine; il n'y a pas quinze jours que je le rencontrai aux Délass.-Com., il avait tordu le cou à vingt perroquets. Enfin, le pauvre diable, il a cassé sa pipe!
«—Que fais-tu ce soir?
«—Je vais siffler une chope, puis je dégoiserai une babillarde à papa, qui a le sac; ensuite, je me mettrai dans une roulotte; j'enverrai mon larbin chercher Césarine, qui est dans la dèche, et, si elle veut, nous irons bouffer quelques pieds truffés au pavillon d'Armenonville.