PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 bis, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1862
Tous droits réservés.
PRÉFACE
DE CETTE NOUVELLE ÉDITION.
Ce livre a excité une telle surprise, qu'une explication me semble nécessaire.
Les chapitres qui ont le plus ému le monde littéraire, avaient paru, depuis près de trois ans, dans la Semaine des Familles, journal dirigé par deux hommes honorables entre tous, et qui ne passent pas pour des incendiaires. La plupart avaient été reproduits par le Journal de Bruxelles et par quelques feuilles de province, ainsi que l'on peut s'en assurer en compulsant les registres de la Société des gens de lettres. De temps à autre des amis me disaient: «Vous avez là les matériaux d'un joli volume: quand le publierez-vous?» C'est ainsi que l'idée de publier ce livre s'est emparée peu à peu de mon esprit, et a fini par me sembler toute naturelle. Ce n'est donc pas une énormité préméditée que j'ai commise; ce serait plutôt une erreur d'appréciation ou d'optique. Pouvais-je croire qu'un journal tiré à sept ou huit mille exemplaires n'était arrivé, en deux ans, aux yeux ni aux oreilles d'aucun de ceux à qui je rendais leurs attaques? En conscience, l'humilité d'un auteur et d'un journaliste ne peut aller jusque-là.
Vous me dites, je le sais, que cette première publicité n'en était pas une, et, qu'ayant enfermé mon pamphlet dans une cave, je ne pouvais m'étonner que nul n'eût réclamé. Prenez garde! Je vais vous répondre par le dilemme suivant: Ou je crois être lu, et alors ma bonne foi est évidente; ou, s'il m'est prouvé que mon nom, mis au bas d'un article, n'attire pas un seul lecteur, s'il m'est prouvé que le malheur des temps, l'injustice des hommes, mon défaut de savoir-faire, ma réputation d'ennuyeux, m'aient peu à peu amené, au déclin de ma laborieuse carrière, à écrire dans les journaux assez obscurs, assez inconnus pour que mes malices y restent inédites, j'ai droit à cet état chronique d'irritation nerveuse qui explique les livres tels que celui-là!
C'est cette même erreur, cette sécurité, absurde si l'on veut, mais sincère, qui m'a amené, non pas précisément à dédier mon livre à M. Sandeau, mais à lui adresser ma préface, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Une introduction n'est pas une dédicace: la dédicace a des allures brèves, expressives, absolues, qui placent un ouvrage sous le patronage d'un nom. Ici, rien de pareil. Mon livre était fait depuis longtemps, les épreuves corrigées depuis cinq ou six mois; mon éditeur m'écrit que le volume lui semble un peu mince, et me demande d'improviser une préface. J'étais à la campagne, à deux cents lieues de Paris, n'ayant entre les mains ni ma copie, ni mes épreuves. J'ai cru pouvoir adresser cette préface à M. Sandeau, non pas, grand Dieu! pour faire peser sur lui la plus légère parcelle de responsabilité, non pas pour le compromettre dans mes jugements et mes portraits, mais plutôt pour dire à cet ami dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il est dans les grandeurs. «Me voilà! je suis toujours là! La vieille amitié qui m'a fait écrire tant d'articles sur vos romans, à l'époque où votre célébrité naissante ne dédaignait pas mon humble appui, cette vieille amitié n'est pas morte: je vous dédiai, en 1845, mon premier ouvrage; je vous offre, en 1862, celui-ci, qui sera probablement le dernier; et la preuve que je n'ai pas voulu vous y compromettre c'est que j'ai même évité de vous flatter.» Voilà mon crime: je m'en accuse auprès de M. Sandeau et du public: mais il y a deux espèces de torts, et ceux où se révèle une étourderie ou un malentendu, ne sont pas les plus graves.
Quant aux portraits, plus ou moins piquants, mis dans la bouche d'Eutidème, personne assurément n'a pu les attribuer à un autre qu'à moi seul. Dans un livre où le dialogue tient une si large place, il est évident que l'auteur, ne fût-ce que pour varier la forme, a le droit d'exprimer ses jugements en faisant parler ses interlocuteurs; l'essentiel est qu'il en assume toute la responsabilité. On s'y trompe si peu, que le plus malin des journaux a tout naturellement porté à mon compte plusieurs de ces portraits. Ceci m'amène à aborder une question plus générale.
Les Jeudis de madame Charbonneau sont une satire contemporaine, la satire d'un Parisien déchu ou d'un provincial en révolte; satire en prose malheureusement; car si j'avais jeté sur ses maigres épaules le velours de l'alexandrin et les dentelles de la rime riche, tout le monde l'eût acceptée. Or la satire a un privilége: l'exagération, ou, si l'on aime mieux, la parodie et la comédie; la parodie, c'est-à-dire le côté grotesque et excessif de ce que l'on met en scène; la comédie, c'est-à-dire le verre grossissant.