Et, à côté de l'exagération, la fantaisie, sa sœur; la fantaisie qui a le droit d'inscrire au seuil de son domaine: Lasciate ogni speranza... de reconnaître tel ou tel personnage dans les créations de mes caprices. Depuis le modeste employé de bureau jusqu'à la grande dame, mon imagination a tout fait et la vôtre perdrait ses peines à chercher des noms en dehors de ceux que j'ai eu l'ingénuité de donner moi-même.

A qui persuadera-t-on que des vaudevillistes qui se rassemblent, échangent, en cinq minutes, trente mots d'argot, et ne songent qu'aux moyens de gagner de l'argent avec des pièces à femmes? Non; mais l'argot, l'argent et les pièces à femmes étant au nombre des plaies du théâtre moderne, la satire concentre ces traits épars et les met en saillie.

Qui peut croire que nos spirituels chroniqueurs racontent perpétuellement des niaiseries, comme celles qui, dans ma pensée, n'étaient qu'une parodie? Non; mais cette parodie est justifiée par le rôle démesuré qu'a donné logiquement à ce genre d'articles la législation actuelle de la presse.

Et, dans un autre genre, lorsque, pour ôter à mon livre d'humoriste l'apparence d'une œuvre de parti, je me suis permis un léger badinage aux dépens d'un homme éminent que j'admire, que j'honore et que j'aime, n'ai-je pas multiplié les lettres de Phidippe, afin que la charge, à force d'être visible, cessât d'être offensante?

De même, étant donnés ces sujets, vrais et actuels: désillusions d'un provincial naïf en présence de nos célébrités parisiennes; atmosphère artificielle, créée par les flatteurs autour d'une femme célèbre; grandeur et décadence d'un critique, suivant qu'il se prête aux procédés de complaisances réciproques, ou que, par conviction ou par humeur, il tombe dans l'excès contraire, etc., etc., etc., etc...; étant donnés ces cadres et quelques autres, la satire a le droit d'y placer les figures, telles que la mémoire de l'auteur les lui retrace; mémoire qui peut, à distance, s'égarer sur quelques détails, mais non pas sur le sens même de l'épisode et les principaux traits de la physionomie.

Mais, me dit-on, pour qu'une pareille méthode fût acceptable, il ne faudrait pas mettre en scène des personnages réels; il n'eût pas fallu surtout articuler les noms propres à la fin du volume. Ah! de grâce, ne me reprochez pas ce qu'il y a de plus honnête dans les Jeudis de madame Charbonneau! Aimeriez-vous mieux, par hasard, ce système perfidement habile, qui eût consisté à créer des types assez élastiques pour mettre ma responsabilité à couvert, assez reconnaissables pour satisfaire surabondamment la curiosité et la malice? Ainsi ont fait, je le sais, la Bruyère et le Sage; mais d'abord ils avaient du génie, et je n'ai un peu d'esprit que depuis trois semaines. Ensuite il y a des nuances dont il sied de tenir compte. Toutes les précautions étaient permises ou même obligées en face des puissances de l'ancien régime; toutes les équivoques nous sont interdites vis-à-vis de nos égaux dans la société moderne. Je comprends très-bien qu'un écrivain ait eu peur de la Bastille: je n'admets pas qu'il ait peur de ses confrères. Qu'y aurais-je gagné d'ailleurs? de me cacher derrière ces pseudonymes comme derrière un buisson, d'être tenté d'opposer aux réclamants une dénégation commode, et de ne pouvoir, sans des complications fâcheuses, rectifier les erreurs de détail et de date qu'il m'était presque impossible de ne pas commettre? Quand on fait une imprudence, il faut la faire complète: mieux vaut une faute qu'une perfidie; mieux vaut une folie qu'une lâcheté.

Dans un pareil livre, en effet, il y a trois choses: les portraits, que l'auteur croit vrais, de cette vérité excessive que la satire comporte; les souvenirs ou épisodes, dont je suis certain, et les détails, en très-petit nombre, sur lesquels j'ai pu me tromper ou être trompé. J'en ai rectifié deux; de ces deux-là, il en est un, qui exige de moi une explication très-franche, dussé-je faire rire à mes dépens. Mon livre a paru le 11 avril, et, dès le 15, on m'a assuré, de toutes parts, qu'il soulevait des tempêtes. Onze jours après, le samedi 26,—je tiens à tout préciser,—je rencontrai, à l'angle du boulevard et de la rue Taitbout, M. Ernest Legouvé. Il vint à moi, me tendit la main, et me parla d'une façon si cordiale et si chaleureuse, que j'en fus vivement touché. Je crus—et qui ne l'aurait pensé à ma place?—qu'il avait lu mon livre, et que, ne voulant pas s'en offenser, il s'était amusé à me faire repentir de mes épigrammes par son attitude plus affectueuse que de coutume. Je rentrai chez moi, et, en vue d'une édition prochaine, je refis plusieurs parties du chapitre qui le concerne. Dans cette opération, je ne songeai qu'à son amour-propre littéraire; car, Dieu merci! aucune question plus grave ne pouvait être en jeu. Depuis, on m'a rappelé, dates en main, que la lecture de la comédie d'Alice ou le Nom du Mari, avait eu lieu à la fin d'avril 1855, et, qu'à cette époque, M. Ernest Legouvé était déjà, depuis près de deux mois, membre de l'Académie française. On m'a demandé une rectification de date, que je ne pouvais pas refuser; mais, par un sentiment tout spontané, j'avais fait d'avance beaucoup plus, ainsi qu'on le verra dans l'édition actuelle. J'avais aussi compris la convenance d'effacer, dans ce même épisode, jusqu'au pseudonyme sous lequel on a cru reconnaître une femme entourée de tous les respects. Mais, encore une fois, comment aurais-je pu me croire si coupable, quand ce chapitre avait paru dans un journal dirigé par un des écrivains favoris de la société aristocratique, un journal comptant bon nombre d'abonnés, sinon dans les cafés et les cabinets littéraires, au moins dans les salons du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint-Honoré?

Je ne veux pas prolonger ce plaidoyer: je m'arrêterai à un dernier point de vue. On a dit que ce livre était l'œuvre d'un ambitieux qui ne trouvait pas sa fortune littéraire au niveau de ses prétentions et cassait les vitres pour faire du bruit. Je ne le crois pas, c'est plutôt l'œuvre d'un désenchanté, j'allais dire d'un spleenitique en littérature. Un moment, les Jeudis de madame Charbonneau m'ont semblé tenir le milieu entre un testament et un suicide littéraire. Que sait-on pourtant? Les vents et les flots sont changeants. Il y a des tempéraments bizarres qu'une maladie aiguë renouvelle et fortifie; il y a des crises qui sauvent et des orages qui fertilisent. Ce succès, si peu prévu et si peu désiré, le bruit qu'a fait mon livre, les tempêtes qu'il a suscitées, cet âcre parfum de tubéreuse substitué aux fades odeurs de mauve et de camomille, cette atmosphère d'agitation et d'ivresse, si nouvelle pour moi, tout cet ensemble m'a démontré les inconvénients et les avantages de ce genre d'ouvrages où mille défauts sont rachetés par un peu de réalité et de vie; mais tout cela aussi m'a révélé à moi-même, m'a expliqué le vague malaise, l'intime souffrance que j'éprouvais depuis longtemps. C'était le déplaisir de me savoir ennuyeux sans être bien sûr que ce fût là ma vocation véritable; c'était cette veine franche, vive, gauloise, épigrammatique, que je sentais en dedans, tandis qu'au dehors s'épanchaient les banalités bienveillantes, les périodes à ressorts et ces ambitieuses tirades dont M. Sainte-Beuve s'est si justement moqué. Que mes confrères le sachent bien, et que cet aveu atténue à leurs yeux mes crimes! Ce qui m'a prédisposé à cette exagération maladive dont mon livre porte des traces, ce qui m'a irrité contre mes amis et mes ennemis, contre autrui et contre moi-même, c'étaient bien moins des sarcasmes et des invectives dont chacun de nous, en définitive, a sa part, que cette lutte, cette résistance intérieure de mon vrai genre contre le factice et le convenu. Maintenant que ferai-je de cette découverte? Je l'ignore, et peut-être bien, après m'être donné le plaisir de cette équipée, reprendrai-je gravement le pas et l'uniforme, la consigne et l'épaulette de laine, pourvu que mes chefs consentent à ne pas trop me fusiller comme déserteur. Peut-être aussi fouillerai-je de nouveau dans mes cartons et mes souvenirs: chose singulière! Le proverbe a raison: les extrêmes se touchent, et l'excessive ingénuité m'a conduit aux mêmes résultats que l'excessive prudence. Quand j'arrivai

à Paris avec cette avidité, cet enthousiasme, cette gloutonnerie littéraire que j'ai essayé de peindre, je traitai mes bien-aimés confrères comme les dévots traitent leurs saints et les amants leurs fiancées. Le soir, en rentrant, plein d'une extase béate, je crayonnais pieusement sur des tablettes tout ce que j'avais vu et entendu de curieux dans ces illustres compagnies. Plus tard, beaucoup plus tard, quand sont venues les lunes rousses, j'ai été tout surpris de constater que ce qui n'était et ne voulait être, dans ma pensée, que trésor d'amoureux et pieuse relique, pourrait devenir, en cas de nécessité urgente, une panoplie d'armes défensives. Voici donc aujourd'hui la situation finale: il est évident que je viens d'avoir ce que l'on a spirituellement appelé l'été de la Pontmartin: une hausse subite s'est faite sur mes pauvres actions littéraires, qui passent d'emblée du Graissessac à l'Orléans; enfin je suis étonné moi-même de la quantité de jeudis que contient encore l'almanach de madame Charbonneau. Nous les y laisserons,

Dieu merci! et je me hâte d'évoquer un souvenir du plus charmant des poètes, comme on brûle du bois de santal pour chasser les odeurs malsaines: Il ne faut jurer de rien.