—Eh bien, monsieur de Vernay! vous voilà en pays de connaissance; vous ne dédaignerez plus mon salon comme trop provincial pour recevoir vos confidences. Que faites-vous dans votre pittoresque retraite? Une comédie ou un drame? un roman ou un livre de morale?

—Moi, madame! a répliqué Georges, non sans une légère nuance d'ironie et d'amertume qu'il s'efforçait de déguiser sous un air de bonhomie; j'ai présidé hier mon conseil municipal en patois; j'ai écrit à l'agent voyer du canton pour lui demander le redressement de mon chemin vicinal, et j'ai perdu trente-six fiches, au boston, avec mon maître d'école, mon adjoint et mon curé...

—Mais vous vous tenez du moins au courant des nouveautés et des nouvelles? a repris madame Charbonneau sans se déconcerter. Voyons, que pensez-vous des derniers ouvrages et des derniers succès dont nous parlent les journaux? que pensez-vous de l'école Flaubert et Feydeau? des pièces de MM. Théodore Barrière et Dumas fils? Comptez-vous aller à Paris pour assister à la réception de M. Victor de Laprade succédant à Alfred de Musset? Ce sera curieux: le spiritualisme de Frantz et d'Herman se mesurant avec le scepticisme de Rolla!

—Hélas! madame, je n'ai lu, depuis un mois, qu'une brochure sur l'oïdium, des numéros dépareillés du Messager de Vaucluse, les circulaires de mon sous-préfet, le bulletin des actes administratifs, et trois lettres de marchands de graine de vers à soie. J'ignore ce que c'est que M. Victor de Laprade, et n'ai jamais entendu parler ni d'Herman, ni de Frantz; quant à Alfred de Musset, j'en ai gardé un vague souvenir: c'était, je crois, un habitué du café de la Régence, il avait fait des vers dans son jeune temps; il buvait un affreux mélange d'absinthe et de bière...

—Monsieur de Vernay! a interrompu madame Charbonneau en fixant sur Georges ce regard pénétrant dont il est difficile de soutenir l'expression; l'affectation ne sied pas aux gens d'esprit, et l'affectation de simplicité moins que toutes les autres. Dans cette façon de nous rappeler à nos moutons, à l'oïdium et aux vers à soie, n'y a-t-il pas encore un peu d'orgueil et beaucoup de dédain? «Il faut à cette âme puissante Rome ou le désert,» dit le héros des Martyrs, à propos de saint Jérôme. Voilà votre devise, à vous tous, volontaires de la solitude et de l'oubli, démissionnaires de la civilisation et de la célébrité parisiennes. Vous êtes saint Jérôme et nous sommes le désert; mais saint Jérôme avait Dieu et la prière, et vous n'avez que vos regrets!... L'oïdium, les vers à soie, le boston avec votre adjoint!... tout votre horizon finissant aux rochers de Gigondas!... c'est bon à dire aux imbéciles, et nous devons vous savoir gré de la préférence... Au fond, vous n'en pensez pas un mot, et vous seriez désolé qu'on le pensât. A qui ferez-vous croire qu'on puisse, à quarante ans, brûler tout ce qu'on a adoré et adorer tout ce qu'on a brûlé? Laisser là Paris, l'art, la poésie, la musique, le théâtre, les succès, l'esprit, le mouvement, le bruit, et se passionner pour les intérêts d'une commune de trois cents habitants?... Souvenez-vous du vieux proverbe: «Qui veut trop prouver ne prouve rien.»

—Vous avez raison madame, et j'ai tort, a dit Georges en s'inclinant.

—Eh bien, a poursuivi madame Charbonneau avec son charmant sourire, puisque vous avouez votre faute, laissez-moi vous imposer votre pénitence. Il n'y a, en fait d'aveu, que le premier pas qui coûte; ne vous arrêtez pas en si beau chemin; faites quelque chose de plus spirituel et de plus charitable que de nous parler de votre conseil municipal et de vos chemins vicinaux; dites-nous par quelle série de désabusements, de mécomptes, de coups d'épingle empoisonnée, vous en êtes arrivé à haïr ce que vous avez aimé.... Racontez-nous vos impressions de voyage à travers la littérature contemporaine. Montrez-nous, par un coin, ce côté des coulisses littéraires où le public n'entre pas. Peut-être, en nous disant ce que vous avez souffert, en reproduisant la silhouette de quelques-uns de vos confrères, en esquissant les symptômes de quelques-unes des maladies morales qui infestent la république des lettres, jetterez-vous un peu de jour sur plusieurs points restés obscurs ou inexplicables pour des ignorants comme nous. Ce sera un cours familier de littérature, débité, à deux cents lieues de Paris, entre deux tasses de thé, et sans prétention de faire concurrence à notre cher et pauvre Lamartine.... Allons, monsieur de Vernay, un peu de franchise et de courage!

—Vous le voulez? Eh bien, soit! a répliqué Georges après un moment d'hésitation. J'essayerai, pour vous amuser et vous instruire,—fût-ce à mes dépens!—de feuilleter avec vous quelques chapitres de mes Mémoires pour servir à l'histoire littéraire de mon temps. Aussi bien, le moment n'est pas mal choisi; j'ai là mon confrère Calixte, dont les souvenirs seront, j'en suis sûr, d'accord avec les miens. Les recherches érudites de notre excellent M. Toupinel me serviront, au besoin, de pièces justificatives. Seulement, il me faut huit jours,—huit jours de solitude et de travail à Gigondas,—pour retrouver et rajuster ces feuilles éparses, pour idéaliser les passages trop personnels, pour imaginer ces déguisements et ces pseudonymes plus ou moins diaphanes dont mademoiselle de Scudéry n'a pu se passer pour ses portraits et La Bruyère pour ses satires. La pendule marque dix heures moins cinq minutes; M. Verbelin cherche son chapeau, et le thé ne peut rester plus longtemps sourd aux murmures de la bouilloire. Je propose donc l'ajournement à jeudi.

On a voté l'ajournement à l'unanimité, et toutes les attentions de l'assemblée ont été désormais pour Georges de Vernay. Il a eu la première tasse, et il m'a semblé que madame Charbonneau y mettait le plus gros morceau de sucre. Voilà Georges premier rôle, et moi descendu au rang infime de confident ou de comparse. Et j'arrivais avec l'espoir de m'égayer aux dépens du maire de Gigondas!... C'est bien fait!