—Je n'y comptais pas trop pour ce soir, répondit madame Charbonneau en me présentant ma tasse toute sucrée; mais je suis à peu près sûre qu'il viendra jeudi prochain.»
Et, tandis qu'elle parlait, sa figure intelligente et fine avait une expression sournoise, que je traduisais ainsi:—Voilà qui vous regarde, monsieur l'auteur comique! C'est une proie que je vous destine!
M. le maire de Gigondas! Quel original, quel type, quel crustacé, quel cryptogame pouvait se cacher sous cette appellation grotesque! Quelle variété de l'espèce provinciale et villageoise allais-je découvrir sous cette écharpe? Dans une de mes promenades misanthropiques, j'avais pénétré jusqu'à Gigondas. C'est un village ou plutôt un hameau juché tant bien que mal à l'angle d'une colline chauve, où la roche calcaire se marie agréablement au safras, argile durcie par le soleil. Derrière le village, de maigres garrigues s'étendent jusqu'à la route départementale que côtoient, à l'horizon, quelques mamelons grisâtres, parsemés d'oliviers poudreux et de chênes-verts rabougris. Au bas du coteau, une plaine assez riche, mais continuellement menacée des débordements de l'Ouvèze, jolie et dangereuse rivière, à demi cachée sous d'épaisses oseraies. Les hauteurs que domine le grêle clocher de Gigondas suivent une ligne si irrégulière, si accidentée, si profondément reployée sur elle-même, que l'on se croirait au bout du monde, bien que la ville ne soit pas très-loin. Des éperviers planent autour des rochers; des alouettes gazouillent dans le bleu du ciel. Le jour où j'y avais promené ma tristesse et mon ennui, novembre commençait. Un vent froid, imprégné de brouillard, gémissait à travers la Combe: la pluie avait grossi l'Ouvèze, dont j'entendais au loin le ronflement monotone. J'avais traversé le village sans rencontrer âme qui vive: à voir ces enclos vides, ces portes closes, on eût pu le croire abandonné. Un enfant, qui pleurait près d'un tas de fumier et à qui je demandai mon chemin, ne put pas me l'indiquer. Le cœur encore saignant de mes déceptions parisiennes, j'avais éprouvé, à ce triste spectacle, une sorte d'amer contentement.—Oui, me disais-je, c'est le bout du monde: l'oubli, le repos, l'assoupissement de toute sensation et de toute pensée, sont ici, dans ce coin de terre, entre ces rochers. De tous les habitants, depuis le maire jusqu'au garde champêtre, il n'en est pas un, à coup sûr, qui sache même le nom des hommes dont j'ai à me plaindre et des choses qui m'ont froissé. C'est tout au plus s'ils savent que Paris existe; encore l'ignoreraient-ils, si le Moniteur des communes ne le leur rappelait de temps en temps. La civilisation, l'art, les lettres, les journaux, les salons, les revues, les théâtres, les coteries, les coulisses, tout ce qui m'a charmé et trahi disparaîtrait tout à coup de ce monde, nul ici ne s'en douterait. Je jetterais aux échos de cette colline les noms les plus sonores de notre siècle, Chateaubriand, lord Byron, Walter-Scott, Rossini, Hugo, George Sand, Lamartine, Balzac, l'écho les redirait indifféremment; ils tomberaient dans le vide, comme tombe au fond de ce précipice ce caillou roulé sous mes pieds. Le maire de ce hameau est sans doute un de ces paysans incultes dont l'orthographe et le style amusent les petits journaux. Au fait, pourquoi pas? N'est-il pas plus heureux, plus sage peut-être dans son ignorance que moi dans ma littérature? Cet agreste cimetière que j'aperçois là-bas n'a-t-il pas, tout comme le Père-Lachaise, le secret de la suprême égalité?
Telles avaient été mes réflexions le jour de ma promenade. Aussi, ces seuls mots: M. le maire de Gigondas! répondant à ce souvenir, avaient-ils éveillé en moi mille velléités de moquerie trempée de tristesse. Ce soir, je suis arrivé de fort bonne heure chez madame Charbonneau, afin de ne pas manquer l'entrée de M. le maire de Gigondas. Les habitués, les beaux esprits, les lettrés, M. Verbelin, M. Dervieux, M. Toupinel, n'ont eu garde de se faire attendre. L'assemblée était au grand complet, lorsque Isidore, un gros garçon joufflu, passé dans la maison à l'état de maître Jacques, a annoncé, de toute la force de ses poumons:
Le nouveau venu a paru sur le seuil; j'ai poussé un cri de surprise:
—Mais c'est Georges de Vernay!
—Lui-même, mon cher Calixte, votre ex-confrère, m'a-t-il dit en me serrant la main avec un calme mélancolique; lui-même, ayant dit adieu aux vanités de ce monde, et récitant tous les matins le O fortunatos nimium de notre cher Virgile.
Georges de Vernay est un gentilhomme provençal qui a occupé, pendant dix ou douze ans, une place dans la littérature parisienne. Puis sont venus les mécomptes, les orages, les ingratitudes, tous ces ennuis, tous ces déboires auxquels ne saurait échapper un homme du monde, un homme bien élevé, ne voulant pas rester un amateur ou un dilettante de lettres, et entré trop avant dans la vie littéraire. J'en avais ignoré le détail, étant alors en voyage et n'ayant jamais eu avec Georges de rapports bien intimes. Seulement je sus, à mon retour, qu'il avait quitté Paris un beau soir, annonçant l'intention de voyager longtemps et dans des pays tellement lointains, que nul ne pourrait espérer ni demander de ses nouvelles. Cette disparition subite avait fait jaser pendant quelques jours: «Tiens! tu ne sais pas? c'est singulier! Georges de Vernay est parti pour l'Océanie... ou pour Enghien; pour les îles Sandwich... ou pour Asnières! Après tout, il n'a pas mal fait; le pauvre garçon baissait depuis quelque temps.» Puis on avait cessé d'en parler ou même d'y songer; l'oubli s'était hâté d'inscrire le nom de Georges au chapitre des absents. Nous autres, enfants d'un siècle où tout se nivelle, se morcelle et se multiplie à l'infini, nous sommes obligés de faire tous les jours un peu de bruit pour qu'on s'aperçoive de notre présence. Du moment que nous manquons à l'appel, nous n'existons plus. Nous ne gravons dans le granit ni notre nom, ni notre œuvre; nous traçons à la hâte sur le sable mouvant quelques caractères rapides que le lendemain efface. Georges de Vernay n'écrivait plus; on ne le rencontrait plus sur les boulevards; on ne savait plus où aller le trouver pour fumer ses cigares ou lui emprunter de l'argent: donc, il n'y avait plus de Georges de Vernay. La causerie des divans, des foyers, des brasseries et des trottoirs avait passé à un autre sujet: une révolution ou un ténor, un nouveau journal ou un Pierrot des Funambules, un procès scandaleux ou un roman réaliste.
Après avoir joui de ma surprise et échangé avec Georges les politesses d'usage, madame Charbonneau lui a dit: