Il devait gagner à ce métier beaucoup d'argent, le plaisir de faire du bruit, de renverser des gouvernements, de rêver un portefeuille, et la chance d'être premier ministre, le jour où il s'agirait de mettre la raison publique au défi et la France en faillite.
Tout le monde, autour de lui, paraissait prendre sa supériorité au sérieux, même sa femme. Ce n'était pas assurément un ménage, dans ce sens d'affectueuse et fidèle tendresse que comporte le mariage pour les petites gens, mais l'association de deux intelligences servies par deux paquets de plumes. Ils faisaient profession de s'admirer l'un l'autre avec un luxe d'étalage qui donnait envie de douter et de sourire.
Eutidème m'avait annoncé: il déclina mon nom; je ne sais comment Marphise avait appris depuis la veille que je possédais, en plein faubourg Saint-Germain, une vieille tante, duchesse pour de vrai, acceptée comme une autorité sans réplique depuis le quai Voltaire jusqu'à la rue de Babylone, et admirablement posée pour ouvrir à certaines vanités la porte de certains hôtels, que le talent et la célébrité ne réussissaient pas à forcer. Or c'était là la monomanie de Marphise: être reçue dans le noble faubourg, y vivre de plain-pied comme dans sa sphère naturelle; pouvoir dire: «Mon amie la petite marquise!»—ou: «Je sors de chez notre chère Jeanne; vous savez? ma charmante comtesse! sa névralgie la fait bien souffrir!» Ce triomphe lui semblait mille fois préférable aux applaudissements de ses lecteurs et de ses amis. Toutes les plaisanteries médiocres dont elle émaillait ses trop vantés Courriers de Paris avaient pour cause unique le refus très-net opposé par deux ou trois courageuses maîtresses de maison à des tentatives de Marphise pour arriver chez elles avec effraction et escalade. Aussi m'accueillit-elle avec une grâce toute particulière, que j'eus la naïveté d'attribuer à mon mérite. Au reste, je n'eus pas le temps de me mettre en frais d'analyse: la lecture allait commencer.
C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée en homme, décidée à faire quelque chose de bien viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, artificiel et convenu, depuis le premier hémistiche jusqu'au dernier. Shakspeare y tendait la main à Campistron; Théophile Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque s'y combinait avec le Journal des modes, Cléopâtre s'y livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la vertu; Antoine y commettait des concetti dans le goût de Sénèque; Octavie s'y exprimait comme une Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de ses enfants et leur cache les désordres de leur père; ce n'était ni antique, ni romain, ni classique, ni romantique, ni bon, ni mauvais; c'était une gageure tragique, gagnée par une femme d'esprit aux dépens de ceux qui l'écoutaient. Ceux-ci pourtant firent bravement leur devoir. Jamais le Cid, Polyeucte, Andromaque et Athalie n'avaient soulevé de pareils transports. Bourimald improvisait et accentuait en marseillais des paradoxes admiratifs auxquels il ne manquait que la rime riche. Polychrome, semblable à un gros Turc vêtu à l'européenne, sortait de sa placidité musulmane pour crier au miracle; Falconey, à demi couché sur son fauteuil, dans une pose mitoyenne entre l'assoupissement et le kief, souriait de béatitude. Olympio déclarait qu'on n'avait jamais rien écrit d'aussi beau en aucun siècle, dans aucun pays, dans aucune langue, et exceptait tout bas les Burgraves. Raphaël, pareil à un dieu descendu sur la terre et tout étonné de s'y trouver chez soi, laissait tomber de ses lèvres divines des compliments parfumés d'ambroisie, éclatants de poésie et ruisselants d'indifférence. Sapho applaudissait d'autant plus qu'ayant assez de génie pour se passer d'esprit, ce genre de littérature lui était plus complétement antipathique. Enfin, Caméléo, le petit Caméléo, la mouche du coche politique et littéraire, allait de l'un à l'autre, son lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, se haussant dans sa taille exiguë, faisant résonner ses bottes à talons, portant au vent sa figure bouffie et tranchante, suant sang et eau pour se donner de l'importance, visant à devenir chef d'emploi et fort mortifié de voir son enthousiasme réduit à chanter dans les chœurs: on eût dit qu'il présentait ses extases sur un plateau, comme on présente les glaces et les petits-fours.
La tragédie m'avait ennuyé: cette comédie d'adulations me révolta. Je ressentis un désir d'autant plus vif de faire acte de franchise et d'indépendance, que je me voyais plus humble et plus obscur au milieu de tous ces illustres actionnaires de la société d'assurance mutuelle, organisée par la vanité de tous au profit de la vanité de chacun. Je murmurai, assez haut pour être entendu de mes voisins:
—Décidément la Muse de la patrie ne s'appelle pas Melpomène.
Marphise, vingt ans auparavant, dans le plus vif éclat de sa poétique jeunesse, s'était décerné ce titre de Muse de la patrie, que ses admirateurs lui avaient maintenu et qui lui restait. Le mot était donc, sinon très-piquant, au moins fort intelligible et assez juste: il ne tarda pas à faire le tour du salon, comme toutes les malices que l'on est enchanté d'emprunter à son voisin sans en payer les frais. Bientôt je vis un intime parler à l'oreille de Marphise: elle rougit; ses lèvres minces se pincèrent; son nez et son menton se menacèrent plus que jamais; ses yeux vifs et clairs se détournèrent de son interlocuteur et me lancèrent un regard plus tragique que les cinq actes de sa tragédie. Je compris que le mot venait de lui être répété en toute confidence, et que l'anathème universel planait sur le provincial, sur le Huron, sur le barbare assez osé pour faire des mots à côté de Bourimald et pour affecter de rester insensible aux sublimes beautés de Cléopâtre. Cependant tout n'était pas perdu encore; à mon insu, j'avais en réserve un moyen de rentrer en grâce auprès de Marphise. Son visage reprit une expression souriante; elle s'approcha de moi, et me dit d'un ton câlin:
—Eh bien, monsieur le comte, donnez-moi donc des nouvelles de notre excellente duchesse de C..., votre tante, je crois?
Dans la disposition d'esprit où j'étais alors, rien ne pouvait m'être plus désagréable que cette façon de me rappeler mes titres aristocratiques, au moment où je ne voulais être que littéraire. Je répondis d'un petit air de bohème parfaitement détaché des vanités nobiliaires:
—La duchesse de C...! je ne la vois jamais, et j'ignore comment et pourquoi nous sommes parents... Son salon était décidément trop ennuyeux: on y jouait le whist à dix centimes, et il y avait des bourrelets à toutes les portes pour empêcher les idées d'entrer. J'ai cessé d'y aller dans le temps, et maintenant je n'oserais plus y retourner.