—Mais cette belle amitié?...
—Amitié de femme, amitié de poëte: on s'adore, mais quoi de plus vulgaire que d'aimer ses amis quand ils réussissent? C'est à pleurer leurs revers qu'excelle une âme délicate et sensible...
Quinze jours après, Marphise mourut; les larmes et les panégyriques coulèrent à flots: Caméléo mena le deuil, et prouva que Marphise avait, à elle seule, plus de génie que Sapho, Corinne, George Sand, madame de Staël et madame de Sévigné...
Ce fut à la même époque que je fis connaissance avec Argyre. Quand je le rencontrai, il venait de débuter, et ses amis annonçaient en lui un héritier direct de Voltaire. Comme Voltaire, il avait reconnu dès l'abord que l'humanité se partageait en marteaux et en enclumes, et il voulait être marteau. Pour commencer, il s'était moqué d'une poétique contrée dont il avait été l'hôte, dont les souverains et les ministres l'accueillirent avec confiance, et il avait payé une hospitalité de trois ans par une satire de trois cents pages. A cet édifiant début qui mit les rieurs de son côté, succéda une œuvre d'un autre genre qui faillit produire sur cette réputation en fleur l'effet d'une gelée d'avril sur un amandier. L'héritier de Voltaire, pour ramener le roman au naturel et au vrai, n'avait rien trouvé de mieux, disait-on, que de copier une correspondance véritable, et d'indiscrets chercheurs de pistes menaçaient de livrer cette correspondance à la publicité. Là-dessus, tolle général, et haro sur l'homme d'esprit chargé de reliques italiennes. Le moment était critique. Argyre me fut présenté par une de ces charmantes maîtresses de maison auxquelles il est si difficile de résister. Je vis un homme d'environ vingt-huit ans, mince, d'une figure irrégulière, mais fine, regardant les gens comme un myope excessif qui abuse de ses désavantages. Ses yeux petits, veufs de lunettes, scintillaient à froid sous un double bourrelet de sourcils et de paupières, qui semblaient toujours prêts à les absorber. J'ai trouvé plus tard, dans un singulier livre américain, Elsie Venner[ [4], quelques traits applicables à ce bizarre regard. La bouche d'Argyre, moqueuse et sensuelle, affectait déjà la grimace du rictus voltairien. Son sourire âcre et équivoque faisait songer au tournoiement d'une meule à épigrammes. On surprenait, dans son attitude, sa physionomie et son langage, cette obséquieuse malice, cette familiarité à la fois adulatrice et railleuse, que Voltaire employait si bien vis-à-vis des grands, et que son disciple se préparait à pratiquer auprès des puissances de notre siècle, les parvenus et les riches. Je fus frappé de ce visage de Machiavel lycéen, où le désir d'arriver se combinait avec l'envie de jouir, où le calcul de l'ambitieux s'alliait à l'espièglerie de l'enfant terrible. Dire qu'il m'accabla de compliments et de louanges, à quoi bon? Il avait ou croyait avoir besoin de moi. Je me fis bénévolement, dans une Revue, le défenseur du pauvre calomnié, comme on se fait, par bonté d'âme, l'avocat de la veuve et de l'orphelin. Argyre me remercia verbalement avec des effusions de reconnaissance extraordinaires; mais il se garda bien de m'écrire ses remercîments: une lettre aurait pu l'engager, et, plus tard, le gêner. Or il menait de front le stage diplomatique et littéraire; il s'exerçait simultanément à la fine littérature et à la manière de s'en servir.
Quelques mois après, il fit jouer une pièce qui tomba à plat. On y entendit, ce qui ne s'était plus ouï de mémoire de claqueur, une grêle de sifflets. Les charitables critiques du lundi,—des raffinés qui n'aiment pas qu'on ait de l'esprit ou du succès sans eux et malgré eux,—se jetèrent sur la pièce, comme des chiens à la curée: on crut que cette fois notre homme était à la mer. Il ne se tint pas pour battu; il avait des intelligences dans des maisons puissantes: il trouva vite un paquet de charpie pour ses blessures. L'hiver suivant, on apprit qu'Argyre, pansé et guéri, allait écrire dans le plus brillant des petits journaux. Aussitôt les amateurs de scandale s'attendirent à une grosse aubaine, et leur attente ne fut pas trompée. Dès la seconde lettre du bon jeune homme à sa cousine, on put deviner qu'il n'avait pris, aux avant-postes de la littérature légère, cette position belliqueuse que pour fusiller ceux dont sa vanité avait à se plaindre. Pendant un trimestre, la fusillade fut si bien nourrie que chaque samedi comptait ses morts. Nulle part on n'a vu un pareil carnage. C'est tout juste s'ils n'en mouraient pas; mais tous étaient frappés, Julio et Présalé, Caméléo et Cascarin, Orviétan et Molossard, Choufleury et Perruchon, et chacun se disait en frissonnant: Il va y avoir, un de ces matins, une tuerie épouvantable; cet imprudent Argyre n'en sera pas quitte à moins de dix affaires... Point. Il y eut des pourparlers, des ambassades, des échanges d'explications qui n'expliquaient pas grand'chose et de réparations qui ne réparaient rien. Des officieux intervinrent, prouvant aux intéressés qu'en les appelant paltoquets, charlatans, acrobates, Argyre n'avait pas eu l'intention de les offenser, au contraire. Bref, un beau jour, la farce jouée, la toile tombée, les critiques bien et dûment passés par les verges, tout ce petit monde spirituel et chevaleresque s'en alla, bras dessus, bras dessous, insulteur et insultés, déjeuner ensemble dans un chalet où le bon jeune homme demanda à ses victimes, entre les huîtres et le sauterne, leur avis sur des Titien qu'il venait de découvrir et qui n'étaient pas même des Mignard. On s'embrassa devant ces croûtes, et l'on se sépara enchantés les uns des autres. Ces faux Titien avaient été pour leur acquéreur la queue du chien d'Alcibiade: il en consomma une tous les six mois. Les questions littéraires et pittoresques, romanesques ou historiques, artistiques ou agricoles, grecques ou romaines, ne furent jamais pour lui des sujets, mais des réclames.
Avant de quitter son petit journal, l'excellent jeune homme tint à me prouver comment il pratiquait la reconnaissance; il me cribla d'épigrammes, et je payai les frais de la paix. Depuis lors, j'ai su qu'Argyre avait très-bien fait son chemin dans le monde: il est riche, il est décoré; il excelle dans la brochure: les plus hardies vérités n'ont rien qui l'effraye; il a parlé du Pape en homme qui ne craint pas les puissances spirituelles, et il a démontré que l'original du plus beau des portraits de Flandrin avait gagné la bataille de l'Alma et organisé l'Algérie.
X
Parmi les nombreux détails de ma grandeur et ma décadence, il n'en est aucun qui caractérise mieux nos mœurs littéraires que l'histoire de mes relations avec Colbach, aujourd'hui romancier vertueux et aspirant aux prix de l'Académie française.
Colbach faisait primitivement partie d'un trio qui prétendait ne pas être confondu avec la tourbe des écrivains démocrates; et, dans le fait, Massimo et Lorenzo, ses deux chefs de file, n'avaient rien de ces vulgarités d'estaminet qui ont valu tant d'abonnés à un journal célèbre. Poëtes tous deux, Lorenzo avec une élévation remarquable, Massimo avec une énergie bizarre, préoccupés d'un idéal que la démocratie a le droit de poursuivre puisqu'elle ne l'a pas encore trouvé, hommes du monde capables de discuter en gants jaunes les plus rudes questions du socialisme, ils n'acceptaient aucune de ces servitudes de parti qui humilient si souvent les plus fières intelligences devant des idoles de plâtre ou d'argile. Ajoutons que l'on citait de tous les deux de beaux traits de générosité. Il y avait dans cet ensemble un je ne sais quoi d'aristocratique à la fois et de révolutionnaire qui les avait fait surnommer les Polonais de la littérature.
Naturellement, lorsque éclata l'orage soulevé par mes irrévérences contre Béranger, ces messieurs se séparèrent de leurs amis politiques et me complimentèrent. L'un d'eux m'adressa même une lettre, où se trouvaient ces mots qu'assurément je n'aurais pas écrits: «Ce bêta de Béranger.» Il y eut entre nous une sorte d'alliance. Colbach la célébra en publiant dans sa revue un article en mon honneur, où, après les réserves d'usage et les déclarations de guerre aux doctrines, il traitait ma prose de charmeresse, et se plaignait d'être fasciné au point de se croire, par moments, converti à la cause du trône et de l'autel. Cette épithète de charmeresse me charma à mon tour, et il me sembla que ma prose allait, comme les serpents, fasciner toutes les pies-grièches et tous les canards de la démocratie. Une année s'écoula; ces belles amitiés se refroidirent; c'est le sort des tendresses factices. L'hiver suivant, à mon second volume, Colbach se mit encore à l'œuvre; mais cette fois je ne fus plus qu'ingénieux. C'était beaucoup plus encore que je ne méritais, et je m'en serais volontiers tenu là: par malheur, je ne pouvais oublier les austères conseils de Théodecte; et justement, à cette époque, Colbach, qui pouvait mériter de vifs éloges comme conteur, eut l'idée fâcheuse d'éditer un gros livre de critique transcendante, où il abîmait tout ce que j'admire et encensait tout ce que je hais. Mon embarras fut grand, je l'avoue; ces jolis mots de charmeresse et d'ingénieux me trottaient encore dans la tête. Pour me mettre à mon aise, Colbach, dont je n'avais pas assez vanté le dernier roman, écrivit un troisième article sur mon troisième bouquin. Hélas! la lune de miel était finie; nous entrions en plein dans la lune rousse: charmeur en 1855, ingénieux en 1856, je n'étais plus, en 1857, toujours d'après le même juge et sous la même plume, que prétentieux et ennuyeux. Ce brusque retour des choses et des épithètes d'ici-bas me rendit toute ma liberté d'allures; je marchai dans ma force et dans mon indépendance, et je disséquai le gros volume de Colbach avec une sévérité que tempéraient encore des formes courtoises et les dimensions mêmes de mon étude. Une autre année s'envola; mon quatrième bouquin parut; remarquez que ce n'étaient pas là des ouvrages différents, mais des séries d'une même œuvre exprimant les mêmes opinions dans le même style. Remarquez aussi que la Revue de Colbach et le journal où je m'étais réfugié après mes premiers naufrages avaient été supprimés le même jour, ce qui établissait entre nous une fraternité de martyre. N'importe! Colbach, le même Colbach, enrôlé dans un journal auquel il était sûr de plaire en m'injuriant, me lâcha une seule ruade, mais de la force de vingt chevaux chargés de grelots charivariques. Il me qualifia de quidam, demanda ce que voulait ce monsieur avec ses rabâchages littéraires; ce qu'il a de plus curieux, ce n'est pas qu'il eût écrit cet article; c'est qu'il le signa. Quatre ans et une égratignure d'amour-propre avaient suffi pour opérer ce prodige, cette transformation de métaux depuis l'or pur jusqu'au plomb vil, cet avatar du Vichnou de la prose charmeresse en chou et en carotte de rabâcheur et de quidam. Et qu'on médise encore de la loi des signatures!