A présent vous parlerai-je de Schaunard? J'avais écrit de son vivant ce chapitre de mes Mémoires; je l'aurais supprimé, si je sentais la moindre goutte de fiel se mêler au souvenir des petites ingratitudes de ce charmant écrivain. Mais, je crois vous l'avoir dit, il s'agit pour moi beaucoup moins de satisfaire de stériles rancunes que de vous montrer un coin de la vie littéraire au dix-neuvième siècle. Il s'agit surtout, je le répète, de guérir d'avance les jeunes gens qui m'écoutent de l'envie d'exercer ce métier des lettres qui, de loin, a tant de miroitements et de prestiges. Jeunes gens! si vous aviez quelque velléité de ce genre, attachez-vous une pierre au cou, et allez vous jeter dans l'Ouvèze; ou si vos principes vous interdisent le suicide, si vous ne pouvez résister à la vocation, méditez du moins mon histoire!
En 1850, Schaunard venait de publier un livre où les mœurs de la bohème étaient peintes sous des couleurs peu propres à séduire les imaginations honnêtes. Au dire de l'auteur, le stage de nos futurs grands hommes de lettres n'était qu'une chasse perpétuelle à l'écu de cent sous et à la côtelette. On ajoutait que Schaunard avait appris à peindre cette vie en la pratiquant. Mais enfin il y avait là quelques bonnes bouffées de fantaisie et de jeunesse. Le public, d'ailleurs, était dégoûté des grandes aventures, des romans en cinquante volumes, qui cadraient mal avec les préoccupations publiques. On avait donc fait à cette Vie de Bohème un très-joli succès; mais Schaunard n'en était, pour cela, ni plus huppé ni moins râpé. On me le présenta, et je n'oublierai jamais la profondeur du salut qu'il me fit. Je craignis un moment que sa tête chauve ne tombât sur ses genoux. Cette calvitie précoce donnait à sa figure fine et mélancolique une physionomie singulière; on eût dit, non pas un jeune vieillard, mais un jeune homme vieux.
Ce que Schaunard désirait le plus au monde, c'était d'entrer dans cette célèbre et puissante Revue, dont nous disons tous tant de mal quand nous avons à nous en plaindre, et qui n'a qu'à nous faire un signe pour que nous tombions dans ses bras. J'étais alors en fort bons termes avec la rue Saint-Benoît. Je promis à Schaunard de parler pour lui, et une occasion favorable se présenta quelques jours après.
—Je ne sais ce que nous allons devenir, me dit M. B... les vieux s'en vont, et les jeunes n'arrivent pas.
—C'est que vous ne voulez pas les voir. Tenez, Schaunard, par exemple! il vient de faire un livre qui est amusant et qui a du succès.
—Schaunard! Et c'est vous, George, le gentilhomme de lettres, l'écrivain aristocrate, qui portez, à ce qu'on prétend, une cravate blanche et des gants jaunes dès huit heures du matin (il est vrai que je ne vous en ai jamais vu), c'est vous qui me proposez Schaunard, le bohème par excellence!
—Et pourquoi pas? nous sommes dans un temps où les cravates blanches doivent de grands égards aux cravates rouges. D'ailleurs tout arrive: qui sait? Schaunard écrira peut-être dans le Moniteur avant moi.
—Vous le voulez? soit, j'y consens; mais souvenez-vous de ce que je vous dis: vous en aurez du désagrément.
Le lendemain, une voiture prise à l'heure nous conduisait, Schaunard et moi, de l'angle du boulevard et de la rue du Helder chez le directeur de la Revue.
Dans le trajet, nous causâmes; et, s'il m'était encore resté quelques illusions touchant les rêves poétiques et les pensées virginales des jeunes gens tourmentés par une vocation littéraire, ces quelques minutes eussent suffi pour m'en délivrer. Schaunard n'était préoccupé que de questions d'argent. Comment payerait-il son terme, ou plutôt ses deux ou trois termes arriérés? Il avait encore crédit chez tel restaurateur; mais chez tel autre un œil (arriéré) si effrayant, qu'il n'osait plus y remettre les pieds. Et son tailleur? Et son bottier? La liste était longue, et le passif lamentable. Pour couper court, j'eus l'idée de lui faire un sermon sur la moralité de la littérature et la mission des hommes de talent. «Il faut, lui dis-je, que l'art échappe au matérialisme qui le domine et finirait par l'absorber. Nous autres, romantiques de 1828, nous nous sommes trompés. Nous avions cru réagir contre l'école païenne et momifiée du dix-huitième siècle et du premier Empire: nous ne nous sommes pas aperçus qu'un art révolutionnaire ne pourrait, en aucun cas, tourner au profit des grandes traditions spiritualistes et chrétiennes, du culte de l'idéal, de l'élévation des intelligences; qu'il serait tôt ou tard escamoté par la démagogie littéraire, laquelle, sans tradition, sans doctrine, sans autre loi que sa fantaisie, se mettrait au service de toutes les passions basses, de toutes les laideurs physiques et morales. Eh bien, s'il en est temps encore, réparez nos fautes! Relevez, régénérez les lettres; ramenez-les dans ces sphères supérieures où l'âme garde sa vraie place...» Je commençais à m'échauffer, et j'en étais au plus bel endroit de ma plus belle phrase, lorsque Schaunard m'interrompit par ces mots: