—Croyez-vous que M. B... me payera ma première feuille?

Cette question produisit sur mon enthousiasme prêcheur le même effet qu'un baquet d'eau froide sur un caniche exalté.

—Monsieur, dis-je sans trop m'émouvoir, vous arrangerez ces détails-là avec M. B... je ne me suis chargé que de vous présenter.

Nous arrivions: de peur de gêner le dialogue des deux interlocuteurs, je pris un livre et j'allai me promener dans le jardin. Au bout de vingt minutes, on me rappela; j'appris sommairement que Schaunard s'était engagé à écrire un roman pour la Revue. Puis nous sortîmes ensemble; mais à peine avions-nous dépassé la porte du numéro 20, Schaunard me dit rapidement: «Ah! pardon! j'ai oublié quelque chose!» et il retourna sur ses pas. J'ai su plus tard que ce quelque chose était une avance d'argent qu'il alla demander au caissier pour ce roman dont il n'avait pas encore écrit la première syllabe.

Si j'insiste sur ces détails misérables, ce n'est pas, à Dieu ne plaise! pour insulter à la pauvreté laborieuse, au talent forcé de lutter contre les difficultés de la vie, ni même—car à tout péché miséricorde!—aux embarras de l'imprévoyante et insoucieuse jeunesse. Mais ici il y avait, et c'est pour cela que j'en parle, le trait caractéristique, la marque de fabrique de cette bohème littéraire qui s'était emparée de Schaunard tout entier, contre laquelle il s'est débattu vainement et qui a fini par le briser dans ses fiévreuses étreintes. La bohème a été pour Schaunard ce que la roulette est pour le joueur, ce que l'eau-de-vie est pour l'ivrogne, ce que les souricières de la police sont pour l'escroc et le voleur; il la maudissait, et ne pouvait plus en sortir; il y a vécu, il en a vécu, il en est mort. Dans ma première conversation avec Schaunard, et, plus tard, dans chacune de nos rencontres, la question d'argent revenait sans cesse, sur tous les tons et sous toutes les formes; et quand, plus familiarisé avec ce qu'il appelait ma pruderie, il me fit des confidences plus intimes, je vis qu'il lui fallait pour vivre trois fois la somme annuelle qui suffit à toute une famille d'employés de province et même de Paris. De là des protêts, des huissiers, des recors, des complications inouïes, des transes continuelles, l'idolâtrie du succès d'argent, d'éternelles plaintes contre les éditeurs, les libraires, les directeurs de théâtres, des démarches inquiètes, une perte de temps immense, une incroyable fatigue de cerveau, assez de tracas et de soucis pour mettre en fuite les pensées fécondes, pour tarir les sources de l'inspiration et de la poésie. Encore Schaunard a-t-il été un de ceux qui, depuis quinze ans, ont le mieux réussi, puisqu'il a eu la croix d'honneur et qu'on ne la donne qu'à ceux qui la méritent. Qu'on juge des autres; des avortés, des dédaignés, des surnuméraires, de ceux qui vont loger en garni, à dix centimes la nuit, ou chercher leur maigre dîner hors barrière, dans une gargote hantée par les cochers de fiacre; de ceux qui s'asphyxient ou se pendent, tués par la folie et la faim, ces deux pâles déesses des littératures athées!

—Eh bien, dis-je à Schaunard quand nous fûmes réinstallés dans notre coupé de remise, êtes-vous content?

—Oui et non: le plus difficile est fait; on me permet d'apporter mes chefs-d'œuvre, et je n'oublierai jamais l'immense service que vous me rendez... Entre nous, monsieur, bien que nous ne servions pas les mêmes dieux littéraires, c'est désormais à la vie et à la mort!... Mais... le caissier est diablement dur à la détente: croiriez-vous que je lui ai demandé deux cents francs d'avance, et qu'il n'a rien voulu entendre?

Nous nous quittâmes fort bons amis, et les effusions de sa reconnaissance ne s'arrêtèrent qu'à ma porte.

Des années s'écoulèrent: le roman de Schaunard se fit un peu attendre; enfin il parut: un autre le suivit à dix-huit mois d'intervalle; puis un troisième. Le talent était incontestable: le succès fut médiocre. On avait tant dit à ce pauvre Schaunard que travailler pour la Revue n'était pas une petite affaire, qu'il avait à se dégager de toutes ses charges d'atelier, de tout son bagage de petit journal! Il avait pris le conseil trop au sérieux, et il semblait parfois gêné dans ses entournures. Ses étudiants, ses grisettes, ses rapins s'endimanchaient et n'étaient plus drôles. Et puis, Musette après Mimi, Fanchette après Musette, Javotte après Camille, Olympe après Fifine, Coralie après Marinette, Marcel après Valentin, Rodolphe après Olivier, c'était toujours la même chose, toujours la même chanson, un peu plus vieillotte à chaque nouveau couplet et à chaque nouveau refrain! Marivaux descendait encore d'un étage; M. de Musset avait noyé sa poudre et ses mouches dans un verre de vin de champagne; Schaunard les trempait dans un carafon d'eau-de-vie ou une chope de bière.

Cependant la reconnaissance de Schaunard, toutes les fois que nous nous rencontrions, continuait de s'exhaler en hymnes enthousiastes. Puis, je le perdis de vue pendant quelque temps. On me dit qu'il habitait la forêt de Fontainebleau pour échapper à ses créanciers. Lorsqu'arriva le moment critique de ma vie littéraire, je lus un matin dans un petit journal une charge à fond dont j'étais le héros grotesque, une facétie de cinquante lignes où je figurais en toutes lettres comme membre d'une société de tempérance d'idées, d'esprit et de style, avec le menu drolatique d'un dîner où l'on avait mangé du Balzac au premier service, du Béranger au rôti, du Michelet aux entremets et du George Sand au dessert. Le lendemain et jours suivants, la facétie se prolongea et se répéta en des variations innombrables; elle prit les proportions d'une scie d'atelier, d'une scie dont chaque dent s'aiguisait aux dépens de mes côtes. Le tout était signé Marcel, le nom d'un des héros de la Vie de Bohème; mais j'étais à mille lieues de croire que mon obligé, ainsi que Schaunard s'intitulait lui-même, fût allé grossir les rangs de mes persécuteurs. D'ailleurs c'était bien gamin, bien bohème pour un rédacteur de la Revue!