Quelques jours après, je sus à n'en pouvoir douter que ces articles étaient de Schaunard. J'en ressentis un vif chagrin: on traite de Philistins et de Prudhommes ceux qui mettent sans cesse en avant, comme une des misères de cette société et de cette littérature, l'absence de sens moral: il faut bien pourtant trouver un nom pour ces choses-là; il le faut dans l'intérêt même des coupables; car, dans cette petite gaminerie comme dans ses opérations stratégiques autour de la pièce de cinq francs, le pauvre Schaunard n'avait pas conscience de ce qu'il faisait: ce n'était pas de la noirceur; c'était le laisser-aller moral poussé jusqu'à ses plus extrêmes limites. Il était mon obligé, ainsi qu'il le proclamait lui-même; je l'avais introduit, recommandé, présenté à un homme et à une Revue qui ont le droit d'être difficiles: pour lui, j'avais vaincu des répugnances, affronté des reproches. A chacun de ses romans je m'étais, au grand scandale de mes lecteurs habituels et malgré les gronderies de Théodecte, mis en frais d'indulgence et d'éloges, sans y regarder de trop près. Jamais le plus léger nuage ne s'était élevé entre nous; et, au moment où j'étais attaqué et lapidé de toutes parts, le voilà qui s'affublait d'un pseudonyme et joignait ses sarcasmes aux autres afin de contenter son fétichisme pour Balzac et de gagner quelques écus.
Je continuai à rencontrer Schaunard de temps en temps sur le boulevard et aux premières représentations: croyez-vous qu'il m'évita? nullement; il n'avait pas l'air, en ces rares occasions, d'éprouver le moindre embarras: il me donnait de fortes poignées de main, ou bien il m'adressait un de ces saluts profonds qui mettaient son crâne dénudé au niveau des poches de son gilet. Il publia ensuite un roman dans le Moniteur; après quoi il fut décoré. Puis il y eut une longue lacune. Pas une ligne de Schaunard ne paraissait plus nulle part: je n'entendais pas dire qu'aucune pièce de sa façon eût été reçue ou même refusée par aucun des dix-huit théâtres de Paris. Enfin, un jour, je l'aperçus devant les Variétés: je l'abordai, je lui demandai de ses nouvelles, et je finis par la question obligée entre hommes de lettres: «Que faites-vous en ce moment? Et pourquoi y a-t-il si longtemps que vous ne nous avez rien fait lire ni rien applaudir?»
—Pourquoi? je m'en vais vous le dire, répliqua-t-il avec un sang-froid mélancolique. Ceci n'est plus de la littérature, c'est de l'arithmétique. Je dois quatre mille francs à madame Porcher, la providence des auteurs dramatiques; deux mille francs au Moniteur et quinze cents à la Revue... Suivez bien mon raisonnement: si je donnais une pièce, cette excellente madame Porcher rentrerait dans son argent, et je ne toucherais rien: si je portais un roman au Moniteur, il me faudrait vingt feuilletons avant d'être au pair. Enfin, si je livrais de la copie à la Revue, quand elle aurait imprimé et publié mes six feuilles, elle me dirait: «Nous sommes quittes.» Vous voyez que ce serait de ma part une prodigalité impardonnable, et j'ai enfin résolu de me ranger: aussi ai-je pris le parti de ne rien faire pour ne pas dépenser mon argent, et je suis paresseux... par économie!
Son récit désarma mes derniers restes de rancune; je lui pris la main et lui dis: «Tenez, Schaunard, je dois vous l'avouer... je vous en voulais un peu; mais votre arithmétique est plus littéraire que vous ne le pensez: vous venez de me donner une leçon de littérature contemporaine, et je vous dis comme vous dirait la Revue: «Nous sommes quittes!»
Je m'esquivai sans attendre sa réponse, et en murmurant tout bas:
—Voilà pourtant le plus spirituel et un des plus honnêtes!
Hélas! je ne devais plus le revoir. Au fond de cette gaieté triste, de cette résignation narquoise, il y avait déjà un commencement de dissolution intellectuelle et physique. Vous vous souvenez peut-être du bruit qui se fit sur ce pauvre cercueil et qui convertit la leçon en fanfares et en réclames. On peut dire que Schaunard fut escorté jusqu'au cimetière par la musique du régiment qui l'a tué! Mais ceci nous mènerait trop loin et n'entre pas dans notre cadre: reprenons le récit de mes infortunes.
XI
Décidément la tempête était déchaînée; quolibets et brocards pleuvaient sur moi comme grêle. Pas de plaisir complet sans un peu de cruauté: les empereurs romains le savaient, et les journalistes français ne l'ignorent pas. Je me trouvai là tout à point pour aiguiser l'appétit de ces rictus faméliques qui ne pouvaient plus dévorer ni princes, ni ministres. Il y avait bien çà et là dans le groupe quelques obligés, quelques enthousiastes de ma première manière, lesquels eussent été fort attrapés si j'eusse exhibé leurs lettres admiratives; d'autres à qui j'avais rendu des services plus palpables; d'autres enfin qui étaient venus jadis, chapeau bas et l'échine souple, me demander l'autorisation de faire des pièces avec mes romans. Mais qu'était-ce que ces considérations mesquines quand il s'agissait des grands intérêts des lettres, du goût et des gloires nationales? J'étais le vil détracteur, l'impie contempteur de ces gloires, et, comme tel, bon à traîner sur la claie. Voltaire blasphémé, Béranger insulté, Hugo outragé, criaient châtiment et vengeance. L'ombre de Balzac surtout demandait que justice fût faite; les lumières du réalisme ne seraient rendues au monde que quand le sacrilége aurait été puni suivant ses mérites: c'est ainsi que les choses se passaient du temps des dieux et des déesses de l'Olympe. Il est vrai que, de son vivant, Balzac n'avait pas été mis à ce régime d'adorations extatiques: il faisait profession de détester les journalistes, qui le lui rendaient bien. Généralement, on l'avait fait passer pour fantasque, quinteux, maniaque, absurde. Ses amis, ses éditeurs, tout ceux qui avaient eu affaire à lui, racontaient à son sujet d'assez vilaines histoires. N'importe! Balzac était mort; Balzac était dieu; le dieu de tous ces bohèmes, qui, sans lui, auraient eu le chagrin d'êtres athées. Je fus donc immolé, mis sur le gril, coupé en morceaux, réduit en miettes par tous les sergents, tous les caporaux de la grande armée réaliste et fantaisiste. Caméléo me déchirait dans la Presse, Croquemitaine me fusillait dans le Siècle, Porus Duclinquant m'assommait dans le Charivari. Ici j'ouvre une parenthèse. A cet épisode de mon exécution se rattache une anecdote qui mérite de trouver place dans cette galerie de croquis à la plume.