Je me disposais à partir pour la campagne, où je comptais passer quelques semaines, en plein mois de mai, pour me remettre un peu de toutes ces bourrades et me prouver à moi-même que, malgré ce feu de peloton, je n'étais pas tout à fait mort. Je sortais d'un café, où j'avais pu lire, entre un bifteck et une tasse de chocolat, les divers détails de mon supplice. L'un, plus célèbre par sa malpropreté que par ses articles, affirmait que j'allais être châtié et expulsé par la bonne compagnie; l'autre jurait ses grands dieux que j'étais un farceur, un sceptique ayant entrepris la défense des saines doctrines et l'éreintement des écrivains illustres comme un moyen de faire parler de moi: celui-ci me représentait comme un pauvre homme, arrivé de sa province avec des manuscrits plein ses poches, et quêtant des éloges afin d'attendrir les éditeurs et les libraires; celui-là, tout à côté, me dépeignait comme un richard, si énergiquement tourmenté de manie littéraire, que je payais les journaux et les revues pour y introduire mes tartines que personne n'eût acceptées gratis... Un autre encore... mais à quoi bon tout énumérer? Je devais me tenir pour très-doucement traité, et j'ai pu m'en assurer depuis: nul, parmi mes exécuteurs, ne disait encore que j'eusse assassiné mes parents, triché au jeu ou souscrit de fausses lettres de change. Patience, mesdames, et ne vous récriez pas! Vous verrez tout à l'heure que peu s'en est fallu que l'on n'arrivât jusque-là.
Je sortais donc, et ma main était encore posée sur le bouton de la porte, lorsque accourut à moi un de mes amis intimes. Son visage exprimait ce mélange de commisération cordiale et d'envie d'appuyer un peu plus, qu'adoptent toujours les amis intimes en pareille circonstance:
—Et bien, fit-il en me serrant la main, qu'en dis-tu?
—Et bien, c'est complet, comme les omnibus de la barrière Blanche. Tous y ont mis la main, la patte ou la griffe, Polycrate, Argyre, Colbach, Caméléo, Beauvinaigre, Schaunard, Croquemitaine, Charagneux, Porus Duclinquant...
—Ah! à propos, tu as lu son article d'avant-hier?...
—Non.
—Oh! c'est celui-là qu'il faut lire! Ceux de ce matin ne sont rien en comparaison. Sérieusement, je te conseille de ne pas partir sans en avoir pris connaissance.—Prenant un air pincé:—Dans ta position, tu ne dois rien ignorer de ce qui s'écrit contre toi.
Je suivis ce conseil amical, et je me dirigeai vers la rue du Croissant, où moisissent les bureaux du Charivari; mais, comme l'endroit est peu attractif pour les personnes de bonne compagnie, permettez-moi de prendre le plus long et de passer par le faubourg Saint-Honoré. En chemin, nous récolterons une petite histoire.
Un mois auparavant, j'avais eu le plaisir de rencontrer le comte de Brégny, spirituel dilettante, très-bien posé dans les quelques salons aristocratiques qui gardent encore une porte ouverte sur la littérature; nous avions échangé le dialogue suivant:
—Vous connaissez Euphoriste?