Enfin, enfin, le ciel eut pitié de ses angoisses. Le baron de Rouvray se décida à faire quelque chose en faveur de parents qui ne se tourmentaient que pour son bien. Il ne mourut pas tout à fait encore: c'eût été trop beau! Mais le pauvre richard, qui radotait déjà, tomba complétement en enfance; une enfance réaliste, digne de M. Champfleury et surtout de M. Clairville! c'est ici qu'éclata la piété quasi-filiale d'Harpagona et de Plombagène. Ils constatèrent l'état du bonhomme, et, de peur qu'on n'en abusât, ils firent publier partout par leurs frères, sœurs, cousins, amis et connaissances, que le baron de Rouvray—leur bienfaiteur!—était emmailloté, qu'on lui donnait la becquée comme à un moineau en bas âge, qu'il ne reconnaissait plus personne, qu'il se croyait à l'auberge, nourri aux frais du gouvernement, qu'il prenait son curé pour Garibaldi, sa servante pour mademoiselle Mars, son valet de chambre pour lord Palmerston, et son garde champêtre pour le cardinal Antonelli; tous faits authentiques d'où il résultait que si, par hasard, dans une lubie, ledit baron changeait quelque chose à ses dispositions testamentaires, ce changement serait de toute nullité.
Deux autres années s'écoulèrent. Puis, le baron, qui était déjà mort, mourut officiellement. Harpagona et Plombagène avaient, dans l'intervalle, commencé à s'installer à Paris. Je glisse sur le détail des ladreries qu'ils brodèrent en guise de larmes sur le drap funéraire. On en parle encore, on en parlera longtemps, sous le chaume et sous l'ardoise, à vingt lieues à la ronde, dans le département d'Indre-et-Loire. Albert, le neveu qui n'héritait pas, passa trois mois à recevoir et à éconduire poliment des gens qui venaient se plaindre des lésineries de l'héritier. Avant l'événement, Plombagène et Harpagona se faisaient pauvres; après, ils se firent indigents, et traitèrent comme une insulte personnelle toute allusion à leur nouvelle fortune. Peu s'en fallut qu'ils n'allassent, par précaution, se faire inscrire au bureau de bienfaisance de leur arrondissement. Le mari, par ordre de la femme, se mit à porter les vieux paletots de son oncle. Toutes les variantes du pauvre homme! furent épuisées en l'honneur de ce malheureux, condamné à payer cent vingt mille francs de droits de succession. Il y eut du bruit, des menaces de juge de paix, pour une soucoupe ébréchée, un plumeau chauve et une serviette de cuisine qui ne se retrouva pas. Pourtant Plombagène eut un accès de libéralité qui lui fit le plus grand honneur: il avisa dans le grenier un tableau qui représentait le beau-père de son oncle, figurant dans une fête civique en costume du temps du Directoire. Cette toile, due au pinceau bien intentionné d'un barbouilleur du cru, aurait certainement valu, dans une vente, un franc cinquante centimes. Plombagène, après avoir lu quelques pages de Sénèque sur le mépris des richesses, envoya ce tableau au musée de la ville, en y ajoutant une lettre commémorative: il ne réclama rien pour le cadre.
Mais à Paris, où, en fait d'argent, on ne juge que les résultats, Harpagona reprit tous ses avantages: elle avait infiniment d'esprit, de belles alliances, de brillantes amitiés, un état de maison déjà fort passable, et l'on peut dire qu'elle était faite pour la fortune comme l'aimant pour le fer. Avec l'aide d'un célèbre cuisinier de Tours, à qui elle persuada qu'il avait des affaires à Paris, elle donna économiquement quelques beaux dîners, qui, bien maquignonnés, eurent un grand succès. Bref, elle ne tarda pas à avoir, ce qui est si difficile et si rare, un salon, et, qui plus est, un salon d'exquise compagnie: son seul embarras, sur ce premier échelon de ses grandeurs, ce fut son mari Plombagène. Madame Sophie Gay a dit, dans ses Salons célèbres, que, pour qu'une femme supérieure eût tout son relief, pour que le salon de cette femme eût tout son agrément, il fallait que son mari fût nul, absent ou invisible. Or Plombagène n'était, hélas! ni absent, ni invisible, ni nul; il était ennuyeux, et d'un genre d'ennui particulièrement antipathique à l'esprit parisien, qui a pris pour devise le glissez, mortels, n'appuyez pas! de ce diable de Voltaire. Plombagène avait des connaissances variées, beaucoup de lecture, un peu d'x, pas mal de chimie, de géologie, de mécanique, d'hydraulique, et, avec tout cela, cet amour de la précision qui ne permet pas qu'un bouton de guêtre s'égare dans la conversation. Pourvu qu'il vous arrivât, devant lui, de lâcher une imprudence, d'aventurer un mot inexact, répondant à une de ses spécialités (il les avait toutes), vous étiez pris, et vous en aviez pour deux heures. Tous les aboutissants, embranchements, dégagements et annexes de la question étaient traités ex professo, de l'alpha à l'oméga, du cèdre à l'hysope, en style panaché de Joseph Prudhomme et de polytechnicien fruit-sec: jugez du supplice d'Harpagona, lorsqu'elle entamait avec ses habitués et ses spirituelles amies quelque causerie fine et déliée comme de la dentelle, et que Plombagène, changeant la causerie en cours de l'école des arts et métiers, marchait lourdement sur ces ailes d'abeilles, comme un bœuf en vacances sur l'étalage de Delisle ou de Gagelin! Le whist était alors sa ressource; le whist, ami fidèle de ses bons et de ses mauvais jours: le whist, qu'elle jouait comme feu Deschapelles. Autrefois, disait-on, avant l'hégyre des millions Rouvray, au temps des garnisons maigres, Harpagona condamnait au whist forcé les subordonnés de son mari: elle jouait mieux qu'eux et jouait un peu cher; ils étaient pauvres, mais résignés; ils perdaient toujours et s'en allaient la tête basse; le lendemain, par extraordinaire et pour cette fois seulement, son mari avait du dessert.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, je dois dire que, comme presque tous les salons de Paris, celui d'Harpagona avait sa bête noire; or, cette bête noire était un homme qui n'est ni noir, ni bête; une des gloires de notre époque, un de nos appuis dans les temps mauvais, mâle caractère, parole séduisante, éloquence pleine d'à-propos, piété sincère, habileté mise au service de toutes les nobles causes; un homme enfin, dans un siècle qui en compte encore beaucoup sur les champs de bataille, mais si peu dans la vie civile! La tendre et fidèle admiration que j'éprouve pour Iphicrate—vous l'avez déjà reconnu,—m'autorise à avouer un tout petit défaut que notre faible Nature a mêlé à toutes ses grandes qualités, sans doute pour ne pas trop humilier ses contemporains. Doué d'un art admirable pour tirer de toutes les situations le meilleur parti possible, il a, pour qu'elles lui rendent tout ce qu'elles peuvent rendre, besoin que nous l'aidions tous à l'approche du moment décisif. Certainement, ce concours lui est bien dû: il en fait un si bon usage! mais on a généralement remarqué qu'il a le bon goût de préférer les citrons pleins aux citrons exprimés. En d'autres termes, il n'est pas tout à fait le même le lendemain du service rendu que la veille du service très-légitimement demandé. La veille, il est charmant, tout feu et tout flamme. Le lendemain, il est charmant encore; il ne peut pas ne pas l'être, mais le feu s'éteint et la reconnaissance couve sous la cendre. Si, au lieu d'être l'homme le plus poli de l'univers, il parlait l'argot bohème, on croirait parfois qu'il va dire: «A présent passons à un autre exercice!» Comme tous les hommes supérieurs, il a des séides qui ne le valent pas, et qui, en le servant, sont sujets à le contrefaire. Tenez, mesdames! un trait entre mille: Iphicrate, au moment dont je parle, songeait déjà, et à très-bon droit, à l'Académie française. Il avait d'abord jeté son dévolu sur la succession académique de Théonas, octogénaire de lettres, un de ces immortels opiniâtres qui monnayent en longévité l'immortalité dont ils ne sont pas sûrs: aimable, vénérable, délectable, mais, pour le quart d'heure, ayant le défaut contraire à celui de la jument de Roland: il n'était pas mort:—goutteux, catarrheux, rhumatisant, apoplectique, paralytique, mais enfin, grand bonhomme vivait encore! Or, à cette époque, je devais, dans un journal célèbre, consacrer une étude aux excellents ouvrages d'Iphicrate. Seulement, pour rendre mes louanges plus significatives, il avait été convenu avec Phidippe, un des plus zélés secrétaires de ses commandements, que je m'arrangerais pour faire exactement coïncider l'apparition de mon article avec la mort de Théonas et l'ouverture de sa succession. Là-dessus, me voilà à l'ouvrage, et les dépêches télégraphiques de Phidippe de fondre comme grêle sur ma table de travail:
«Lundi matin.—Attendons; Théonas va un peu mieux: il a pris un bouillon et dormi deux heures...
«Mardi soir.—Vite, à la besogne! Théonas est au plus mal; on l'a administré: il n'a presque plus de pouls. Les médecins disent qu'il ne passera pas la nuit.
«Mercredi matin.—C'est inconcevable! Théonas n'est pas mort. Suspendez la publication.
«Jeudi matin.—Théonas est à l'agonie. Corrigez les épreuves.»
Ainsi de suite; total: cinq bulletins et cinq cartes de Phidippe. Depuis, je n'ai plus eu l'honneur de le revoir.
Théonas mourut enfin, et ce fut alors un concert de douleurs, d'éloges et de regrets: ainsi va le monde, la vie et l'Académie.