Maintenant, comme vous auriez le droit de trouver monotone cette galerie des portraits de famille de la bohème littéraire, nous allons changer d'horizon.

Ma campagne contre les gloires révolutionnaires m'avait ouvert quelques salons du faubourg Saint-Germain, et je dois avouer en toute sincérité que la compensation ne fut pas très-brillante. Pauvre gentilhomme de province, je me sentais un peu décontenancé dans ces somptueux appartements où je ne connaissais presque personne, et où je faisais forcément une assez piètre figure: j'arrivais à pied les jours de beau temps, en fiacre les jours de pluie, et il me fallait un certain détachement des biens de ce monde pour supporter philosophiquement le contraste de mon modeste équipage avec les splendides voitures, armoriées sur tous les panneaux, hérissées de gigantesques valets de pied, qui se croisaient dans ces cours spacieuses et dans ces rues aristocratiques. Je me souviens, entre autres, d'un grand escogriffe, doré et galonné sur toutes les coutures, posté, au milieu de vingt autres gaillards, dans l'antichambre d'une duchesse. Au moment où je sortais du salon où je venais de contempler un peintre de marine couvert de plus de décorations, de plaques et de crachats que n'en porta jamais un grand d'Espagne de première classe, ce fastueux majordome (ce n'est pas du peintre que je parle) me demanda sous quel nom il fallait appeler mes gens: mes gens, c'étaient mon parapluie et mon paletot, que j'avais laissés dans un coin et que j'eus beaucoup de peine à retrouver; pendant que je me livrais à ces recherches, j'aperçus un sourire quelque peu méprisant sur ces visages voués au respect des hiérarchies sociales. Il était clair que, si j'avais publié un livre obscène ou trempé dans une affaire véreuse, et si, avec les profits d'une de ces deux opérations, j'avais eu, moi aussi, mes laquais et ma voiture, ces valets de bonne maison m'auraient estimé bien davantage.

Quoi qu'il en soit, j'allais quelquefois, à cette époque, chez le comte et la comtesse de R... que j'appellerai, si vous le permettez, Plombagène et Harpagona.

HISTOIRE D'HARPAGONA ET DE PLOMBAGÈNE

On appelait le mari Plombagène, parce qu'il était très-lourd, et la femme Harpagona, parce qu'elle était très-avare. L'histoire de ce ménage intéressant et intéressé mérite un récit à part. Ils n'avaient pas toujours habité les lambris dorés ni mangé dans la vaisselle plate. Plombagène, pauvre cadet de famille, avait été militaire pendant les premières années de sa jeunesse, et il s'était trouvé au siége d'Anvers: je note ce détail secondaire, parce que le siége d'Anvers, point culminant dans ses souvenirs guerriers, revenait à tout propos dans sa conversation: Austerlitz et Waterloo, Solférino et Sébastopol, Navarin et Isly, n'étaient que de très-petites anecdotes, démesurément grossies par la rumeur publique; mais le siége d'Anvers, voilà le grand fait militaire du dix-neuvième siècle, et vous n'étiez pas assis depuis cinq minutes à côté de Plombagène, sans qu'il vous décrivît le siége dans ses plus minutieuses circonstances, en homme qui y avait pris part et s'y était couvert de gloire.

En épousant Harpagona, qui n'avait guère pour dot qu'une figure charmante, un ravissant esprit, une élégance innée, Plombagène avait quitté le service et était entré dans une carrière administrative. Il avait fallu courir la province, aller du midi au nord et de l'est à l'ouest, combiner une élégance relative avec une gêne latente: c'est dans cette première phase qu'Harpagona commença à déployer toutes les ressources de son génie féminin: pour avoir un domestique, elle priva pendant des années son mari de dessert, et, pour que ce domestique eût une livrée, elle rognait sur le blanchissage. Ses placards étaient veufs de chemises, et elle avait une femme de chambre qui lui frottait les pieds avec des brosses en flanelle. C'est aussi pendant cette période laborieuse qu'elle contracta sans doute cet amour effréné de l'argent qui devait plus tard produire tant de merveilles et lui servir de second baptême ou plutôt effacer le premier; car les juifs ne sont pas baptisés.

La fortune finit par payer de retour cette adoration passionnée, mais en mêlant, comme toujours, à ses faveurs un grain de raillerie. Au moment où Harpagona n'avait plus un cheveu et plus une dent, elle eut en perspective deux gros millions carrément assis sur les meilleures terres de la Touraine. Un vieux parent de Plombagène, veuf et immensément riche du chef de sa femme, perdit coup sur coup ses deux fils, beaux jeunes gens d'une trentaine d'années. Ce fut un navrant spectacle que de voir, à quelques mois de distance, ce vieillard foudroyé se pencher en tremblant sur ces deux lits de morts, puis retomber affaissé sur lui-même, comme si l'extinction de sa race marquait déjà le terme de sa vie. Cette douleur morne et terrible arrachait des larmes aux plus indifférents. Mais Harpagona avait l'âme forte et le cœur stoïque: on put admirer le triomphe qu'elle remporta sur son désespoir intérieur. Elle ne pleura pas; elle eut le courage de dissimuler son affliction pour ne pas augmenter celle du malheureux père, et elle mesura d'un œil intrépide le changement que cette catastrophe apportait dans la situation de son mari.

C'était lui en effet, c'était Plombagène qui devenait l'héritier probable du baron de Rouvray,—ainsi s'appelait le vieil oncle.—Celui-ci regimba quelque peu: il retrouva son esprit d'autrefois pour faire comprendre à son neveu et à sa nièce combien il les trouvait âpres à cette curée funèbre. Il y eut, dans les premiers temps, des cahots et du tirage; mais il était égoïste et faible; il voulait, faute de mieux, avoir la paix et le calme pour ses vieux jours; il céda: d'ailleurs, Harpagona était si spirituelle! elle savait si bien rentrer ses griffes arabes dans sa longue main française! Elle exécutait de si charmantes chatteries, de si gracieux rourous pour plaire à ce pauvre vieux, peu accoutumé à pareille fête! Elle excellait tellement à lui raconter d'amusantes histoires et surtout à lui persuader qu'elle entendait pour la première fois celles qu'il lui narrait pour la cinquantième! Elle le mettait si adroitement sur la voie du bon mot qu'il ne répétait guère que dix fois par semaine depuis 1850! Tant d'efforts et de fatigues méritaient une récompense: la galerie elle-même applaudissait. La chasse à l'oncle devint proverbiale dans la ville qu'habitait le baron de Rouvray: on savait que le testament était chez Me Crapouillet le notaire, et l'importance dudit Crapouillet en grandissait de cent coudées. Il y avait des paris ouverts pour et contre Harpagona, et les habitants se mettaient sur leur porte pour la voir passer.

Mais, vous le savez, la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne: cet héritage en perspective devint pour Plombagène et surtout pour Harpagona la robe de Déjanire. Il en oublia presque le siége d'Anvers; elle en perdit le manger, le boire et le sommeil. D'abord le vieux baron, que rien, semblait-il, ne retenait plus en ce monde, s'obstinait à vivre, sans doute pour taquiner son héritier; ensuite, les mauvais plaisants s'amusaient, de temps à autre, à faire courir des bruits sinistres: «Le baron de Rouvray avait changé d'idées; il laisserait tout aux hôpitaux; son confesseur l'accaparait, et gare les codicilles! Il existait un autre neveu, Albert de M..., qui avait des intelligences dans la place et stipendiait les domestiques... Le vieux sournois avait vu clair dans le jeu de sa nièce, et lui préparait une surprise.» Harpagona, quand ces vagues rumeurs parvenaient jusqu'à son oreille, entrait dans des crises nerveuses à effrayer un hôpital; elle accourait rugissante, comme une lionne dont on aurait enlevé les petits. Cette femme, si parfaitement femme du monde, remplie d'esprit, d'une force de volonté incroyable pour marcher à son but et dominer ses sensations, devenait une furie dès qu'il s'agissait de l'héritage. Cette attente fébrile, cette espérance sillonnée de doutes, avaient fini par changer en elle l'amour de l'argent en frénésie, en éréthisme, et, comme les fanatiques, elle eût dévoré quiconque aurait fait mine de lui disputer l'objet de son culte: s'il lui eût été prouvé que les prêtres—ils n'en font jamais d'autres—eussent exhorté le patient à consacrer en bonnes œuvres une partie de cette énorme fortune, elle eût ameuté contre eux tous les rédacteurs du Siècle, ou plutôt elle n'eût pas attendu la feuille vengeresse; elle aurait sauté à la gorge de l'infâme suborneur et déchiré sa soutane de ses doigts crochus, taillés en dents de râteau. Le chapitre des secrétaires du vieux baron fut pour Harpagona et pour Plombagène un sujet de vives perplexités. Il les eût volontiers dispensés d'orthographe, mais ils n'en trouvaient jamais d'assez sûrs. Le premier était un jeune homme intelligent, doux, modeste, charmant, mais suspect d'amicale préférence pour Albert, cet autre neveu qui donnait parfois des inquiétudes: il mourut; le premier cri d'Harpagona fut encore un cri du cœur: «Tant mieux! dit-elle, il aimait trop Albert!» Ce fut là toute l'oraison funèbre. Pour plus de certitude, on fit remplacer le défunt par un employé de l'administration dont Plombagène était le chef: mais voyez l'inanité des calculs humains! Ce nouvel élu fut un traître. Il fut vu trois fois se promenant sur la terrasse avec cet odieux Albert, et échangeant avec lui une conversation à voix basse; il n'en fallut pas davantage: son procès ne fut pas long. Heureusement l'imprudent donna des armes contre lui-même; il prit dans la bibliothèque un vieux bouquin rongé de poussière; on lui accorda le temps de faire sa malle et on le chassa comme un gueux.

Un autre jour—jour néfaste!—Harpagona, retenue dans une ville voisine par les fonctions de son mari, apprit une terrifiante nouvelle: un notaire—un notaire!—du chef-lieu de canton, subitement appelé chez le baron de Rouvray, y avait passé la nuit. Qu'était-il allé y faire? Bien peu de chose: un dix-septième testament où le baron maintenait les seize autres, et y ajoutait seulement, dans sa munificence, un legs de vingt-cinq francs pour un établissement de bienfaisance; mais la chose resta quelque temps enveloppée de ténèbres, et le premier moment fut rude. Pour savoir à quoi s'en tenir, Plombagène, presque sexagénaire, riche déjà par sa place, porteur d'un beau nom et de décorations nombreuses, ne craignit pas de s'humilier devant les domestiques et de les questionner les mains jointes. Quant à Harpagona, ce fut bien pis. Elle bondit, hurla, grinça de rage, prit à témoins les dieux et les hommes, se roula sur son tapis, menaça de la guillotine tous ceux qui auraient trempé dans le complot, et, dans le désordre de ses sens, ne s'aperçut pas qu'elle donnait ce hideux spectacle à une dame de la ville, qui n'avait aucune raison de lui garder le secret.