On se remit à déchirer Iphicrate.
En ce moment, un habitué retardataire, Émilion de Pressoles, parut à la porte du salon, et ses premiers mots furent ceux-ci: je viens du club, où j'ai perdu un argent fabuleux...
Plombagène saisit l'adjectif au vol.
—Permettez, mon ami! dit-il en aspirant une prise de tabac: fabuleux est encore un de ces mots que vous détournez de leur vrai sens; vous torturez le dictionnaire et vous supprimez les étymologies sous prétexte de ne pas parler comme tout le monde; la belle gloire!—Fabuleux s'applique spécialement aux époques antérieures à celles qu'a éclairées l'histoire; l'on dit: les temps historiques, et les temps fabuleux; les événements fabuleux, et les événements historiques: ainsi l'on dira que le siége de Troie est un événement fabuleux et que le siége d'Anv.....
—Mon ami, vite, vite, une tranche de brioche pour le général, qui n'a plus de jeux! exclama Harpagona, dont la sueur perlait sous ses cheveux gris.
On se reprit de plus belle à éreinter Iphicrate: parmi les plus acharnés, on me montra la baronne Arsinoé, femme d'esprit, et le chevalier Acaste, jeune homme de haute naissance, connaisseur en belles choses, très-spirituel, disait-on, et passionné pour la littérature. Acaste me fit force compliments, et ce dilettante consommé me félicita tout d'abord de ma magnifique étude sur Paul-Louis Courrier, qui est de Nettement, et de mon délicieux roman de Catherine, qui est de Jules Sandeau. Je lui pardonnai de grand cœur ces deux légères peccadilles en faveur de la bonne intention, et, profitant du triste privilége de mon âge, je lui reprochai, à lui, aristocrate, homme monarchique, Vendéen, habitué des Conférences de Notre-Dame, ses préventions furieuses contre Iphicrate. Il défendit son opinion à grand renfort de paradoxes d'un goût qui ne valait pas celui de sa cravate: puis, comme s'il avait réservé son meilleur argument pour le dernier, il me dit avec une nuance d'ironie et d'élégance mondaine:
—Parbleu! cela vous va bien, à vous qui avez éreinté l'écrivain monarchique et catholique par excellence!...
—Qui donc?
—Balzac.—Et ces deux syllabes lui remplissaient la bouche. Je restai stupéfait, abasourdi, ahuri: la baronne Arsinoé et quelques jeunes femmes écoutaient. En un moment, par une de ces intuitions rapides que donne aux improvisateurs littéraires l'habitude du métier, je revis en idée tous les passages que j'avais notés en étudiant Balzac, et où ce génie étrange assaisonnait de maximes absolutistes ses dangereuses peintures, comme un pharmacien halluciné qui délayerait de l'arsenic dans de l'eau bénite. Abusant de ma stupeur, et encouragé par le sourire approbateur de son gracieux entourage, Acaste me cita coup sur coup une douzaine de phrases dont la plus douce eût fait tomber à la renverse tous les libéraux de la Restauration. De jolies petites mains applaudirent de toutes leurs forces. Moi, résumant mes griefs et me croyant sûr d'accabler mon contradicteur, j'allais, à mon tour, commencer mon réquisitoire et mes citations, lorsque j'avisai, derrière l'épaule d'Arsinoé, les yeux fixés sur moi avec une incomparable expression de curiosité virginale, une jeune fille de dix-huit ans à peine, portant un des plus beaux noms de France, une fleur, un lis de beauté et d'innocence, doucement inclinée dans une attitude dont rien ne saurait rendre la suavité et la grâce. Elle était là, attendant ma réponse, sans doute pour avoir une première opinion sur ces livres qu'elle n'avait jamais lus. Je la regardais, et mon imagination mobile croyait voir une sorte de Psyché chrétienne, attirée par la lampe mystérieuse qui allait lui montrer un ange ou un monstre. A l'instant, je me dis qu'il ne m'était pas permis, même dans l'intérêt d'une bonne cause, de ternir cette céleste ignorance; que, pour confondre mon adversaire, il me faudrait lui rappeler des détails, des scènes et jusqu'à des titres d'ouvrages, qui, même voilés à demi par mes réticences, pourraient troubler cette adorable enfant. Moi-même je me sentis rougir, je bredouillai honteusement; j'essayai d'établir avec le sémillant Acaste un a parte qui ne fut nullement du goût de ces belles dames. Bref, ma déroute fut complète, et ce monde aristocratique et charmant décida in petto que Balzac était un grand homme, un vigoureux champion des doctrines monarchiques et catholiques, et que monsieur le critique rigoriste ne savait pas même donner ses raisons.
Heureusement, Plombagène accourut, en bon maître de maison, pour masquer ma défaite.