—Balzac, dit-il, est rempli d'absurdités. Je le crois inférieur à Henri Conscience, qui, comme vous savez est Belge; à propos de Belgique, je me rappelle qu'au siége d'Anvers...
Harpagona allait pousser son quatrième cri de détresse; mais elle n'en eut pas le temps, ou plutôt ce cri de détresse se changea en cri de fureur. François venait de casser une tasse de porcelaine de Chine. Ce fut un tel désespoir, qu'Iphicrate, Balzac, Conscience et Anvers furent oubliés. On entoura la pauvre Harpagona, en proie à des convulsions nerveuses: chacun la consola de son mieux, et je profitai du tumulte pour m'esquiver.
Je vous épargne mes réflexions douloureuses, et j'arrive au fait. Quelques mois s'écoulèrent, et bientôt l'on annonça comme prochaine la réception d'Iphicrate à l'Académie. Très-peu d'accord sur son mérite, ses ennemis et ses amis s'accordaient sur un point: c'est que la séance de réception serait très-brillante, que tout Paris y serait, et que, par conséquent, les personnes qui avaient la juste prétention d'être partie intégrante de ce tout Paris ne pouvaient, sans se manquer à elles-mêmes, se dispenser d'avoir des billets. Si ces billets s'étaient côtés à la Bourse, il y aurait eu une hausse extraordinaire. Le secrétaire perpétuel recevait plus de suppliantes pattes de mouches qu'un ministre du lendemain ne reçoit de demandes de préfectures; il avait épuisé (c'est tout dire) les élégances de son langage avant d'être au bout de ses refus polis. Il était clair que la réception d'Iphicrate serait pour les hommes et les femmes à la mode, qui se piquent de bel esprit, un de ces champs de bataille où il faut vaincre ou mourir.
Je ne sais si je vous ai dit, mesdames, que ma sœur Ursule, plus âgée que moi de cinq ou six ans, s'était faite à Paris ma gouvernante et ma ménagère. Elle y avait d'autant plus de mérite qu'elle blâmait ma vocation littéraire, qu'elle craignait toujours de me voir faiblir du côté du roman ou du théâtre, et qu'elle ne manquait jamais de me prédire que toutes ces écritures ne me produiraient rien de bon. Les plaisirs de ce monde ne la tentaient point et ses vanités encore moins. Sœur d'un écrivain qui avait eu ses moments de notoriété et dont la stalle était encore marquée aux premières représentations, Ursule ne mettait jamais le pied au théâtre: elle ignorait le titre des pièces nouvelles, n'allait pas dans le monde et ne connaissait guère d'autre chemin que celui de Saint-Louis d'Antin. Ayant refusé de se marier pour rester avec moi et me garder des écarts de mon imagination, m'aimant avec un dévouement inouï, elle avait à peine lu quelques pages de mes livres: elle les trouvait encore trop mondains! Il n'y avait eu dans sa vie ni sourire, ni fleurs, ni soleil; pas un amusement frivole, peu de gaieté, aucune de ces joies domestiques qui créent aux femmes un monde dans un berceau. Cette existence si austère, si mortifiée, cette vie de recluse à côté de la mienne où pénétraient toutes les lueurs, où retentissaient tous les bruits de la civilisation parisienne, ce contraste me touchait jusqu'au fond de l'âme et m'inspirait une sorte de respectueuse pitié.
Or, à ce moment, Ursule, à qui ma position littéraire n'avait jamais rapporté un seul avantage, un seul plaisir, fut prise d'un désir de femme et de dévote; un de ces désirs qui, dans les âmes habituées à l'abnégation, remplacent la quantité par la qualité. Elle m'avoua, comme une secrète faiblesse, qu'elle mourait d'envie d'aller à la réception d'Iphicrate; que cette envie lui avait donné des distractions à la messe et au sermon, et qu'elle me suppliait de me procurer deux billets, un pour moi et un pour elle: «D'ailleurs, me dit-elle avec ce bon sens un peu positif que la dévotion n'exclut pas, tu as droit à deux billets, puisque tu dois rendre compte de la séance dans un journal et dans une Revue, et que chacun de tes deux articles te vaudra probablement une cinquantaine d'injures.»
Le raisonnement ne manquait pas de justesse. J'accueillis avec transport la demande de ma sœur Ursule. Enfin, j'allais avoir une occasion de lui montrer que ma littérature pouvait être bonne à quelque chose, de lui faire goûter quelques heures agréables, à elle volontairement sevrée de toutes les joies de ce monde! Comme il n'y a que le premier pas qui coûte, Ursule, une fois décidée à jeter son bonnet par-dessus la coupole du palais Mazarin, commanda une robe et acheta un chapeau neuf. En quelques jours, elle avait rajeuni de dix ans, et moi, j'avais peine à retenir de douces larmes en voyant ce rayon courir sur ce visage pâli et ridé avant l'âge. Quant à l'idée de n'avoir pas les deux billets, si quelque impertinent l'avait exprimée dans ces premiers jours, j'aurais éclaté de rire. Puis cette idée me revint, et je la repoussai; puis elle prit plus de consistance, et, comme la grande journée approchait, je commençai à me mettre sérieusement en campagne. Je frappai à vingt portes; je sollicitai toutes les puissances; je fis valoir mes titres, mes deux articles en perspective, la certitude d'être injurié pour la plus grande gloire du récipiendaire. Hélas! je ne tardai pas à me convaincre que ce qui m'avait d'abord paru si aisé était horriblement difficile. Comment aurait-on pu m'accorder ma demande? On refusait, on tenait en suspens deux maréchaux, trois duchesses, cinq ou six princes russes, un évêque, quatre sénateurs et plusieurs sociétaires de la Comédie-Française. J'arpentais tout Paris; je me ruinais en voitures à l'heure: cependant les jours s'envolaient plus rapidement que jamais. Nous étions au dimanche, et la séance était annoncée pour le jeudi suivant. Enfin, las d'importuner des indifférents, je pris le parti de m'adresser au principal intéressé, à Iphicrate lui-même. Je courus chez lui; justement le hasard me servit: je trouvai Iphicrate devant sa porte; tout essoufflé, un peu ému, je balbutiai ma demande; il m'arrêta aux premiers mots.
—Des billets! me dit-il avec une familiarité charmante: J'ALLAIS VOUS EN DEMANDER!
Le mot était si complet, si beau, que je restai en extase, comme devant un magnifique objet d'art. Je souris niaisement, je serrai la main d'Iphicrate, et nous nous séparâmes.
Le jeudi suivant, j'allai seul à l'Académie. La pauvre Ursule, consternée d'abord, puis résignée, offrit à Dieu cette mortification, qu'elle avait méritée, disait-elle, par un désir trop vif. Elle garda le logis, occupée à tricoter une paire de bas pour les petites sœurs des pauvres.
La séance fut d'un éclat inouï; mais devinez quelles furent les deux premières figures que mes yeux rencontrèrent aux plus belles places: la baronne Arsinoé et le chevalier Acaste. Ils détestaient Iphicrate. Depuis un mois, ils avaient dit de lui autant de mal que j'en pensais, disais et écrivais de bien. N'importe! La chose était à la mode; la moitié de leurs amis n'avaient pu avoir de place; tout Paris y était le matin, et en parlerait le soir. Il était donc de toute nécessité que l'on y vît Arsinoé et Acaste:—et on les y voyait!