Ce jour-là, pour la première fois, je regardai comme possible une idée qui m'eût paru, quelque temps auparavant, la plus humiliante des folies: l'idée de quitter Paris, de me réfugier à la campagne, de renoncer à cette vie littéraire où je ne rencontrais plus que mécomptes et déboires. Pourtant, je voulus accomplir ma tâche jusqu'au bout, et la prédiction d'Ursule se vérifia de point en point. J'écrivis les deux articles: ils détournèrent sur ma chétive personne une partie des colères et des haines amassées contre Iphicrate: il y eut, à mes dépens, redoublement d'injures et de quolibets. Porus Duclinquant se distingua, comme toujours, au premier rang de mes persécuteurs, et ce fut, pour rappeler le titre de son chef-d'œuvre, la fin de la comédie.
XIV
Après cet épisode, plaisant et triste comme tous les actes de la comédie humaine, mes velléités d'émigration et de retraite à la campagne devenaient de plus en plus fréquentes, à la grande joie d'Ursule, qui me poussait de toutes ses forces dans cette voie nouvelle. Ma pauvre commune de Gigondas unissait pour moi aux simples beautés d'une nature vraiment agreste l'attrait des souvenirs d'enfance, les traditions de bienfaisance, de bonne et saine popularité, léguées par mes chers parents. Avec une résignation où se cachait encore un fond de vanité, je me demandai s'il ne valait pas mieux m'enfermer dans ce petit cadre, y faire un peu de bien, y vivre paisiblement, entre le thym et la rosee, avec de bons et honnêtes villageois, que m'escrimer, en l'honneur d'une société qui ne voulait pas être défendue, contre une littérature qui me montrait, en me riant au nez, le bulletin de ses triomphes et de mes chutes. J'étais donc à peu près décidé à revenir demander le calme à nos vallons et à nos rochers; et cependant je ne me pressais pas, tant il est difficile de se détacher de ce que l'on a trop aimé! Pareil à ces joueurs qui, ayant perdu tous leurs billets de banque, mais faisant encore sonner quelques louis dans leurs poches, jettent en s'éloignant sur le tapis vert un regard de convoitise et de regret, je rôdais sur les boulevards, sur les quais, dans les foyers des théâtres, commençant chaque jour un adieu que je ne finissais jamais.
Pourtant les avertissements ne me manquaient pas: il ne tint qu'à moi, par exemple, de prendre pour une allusion prophétique l'article suivant, publié par un petit journal que l'on m'envoya sous bande:
L'INVALIDE DE LETTRES
«La littérature a ses batailles, ses armées, ses troupes régulières, ses compagnies franches, ses maréchaux, ses officiers, ses caporaux, ses voltigeurs, ses conscrits, ses embuscades, ses traînards, ses maraudeurs, ses sapeurs, ses déserteurs, ses tambours, ses fanfares et ses cantinières: elle a aussi ses invalides; seulement, ceux-là ne sont pas tous logés dans un hôtel style Louis XIV, avec un dôme doré en perspective.
«L'invalide littéraire peut se diviser en six catégories principales, qui admettent de nombreuses subdivisions: le retraité, le démissionnaire, l'invalide civil, l'exhumé, l'éclopé et le fruit-sec.
«Les retraités occupent le haut bout de cette échelle qui commence à l'Institut et finit au Petit-Lazari; ce sont les écrivains qui n'écrivent plus, mais qui, à l'époque de leurs succès ou à la faveur des circonstances, ont su se ménager des positions assez brillantes pour devenir des valeurs sociales au moment même ou ils cessent d'être des valeurs littéraires. La Chambre des pairs autrefois, le Sénat aujourd'hui, l'Académie toujours, les bibliothèques, les directions des grands théâtres, la haute main dans les bureaux de l'esprit public ou du colportage, les missions scientifiques, la présidence d'une société quelconque destinée à encourager quelque chose, voilà les plus belles retraites, celles que l'on pouvait appeler les mentons d'argent. Il ne faut pas confondre les retraités avec les sinécuristes. Les retraités sont ceux qui ne travaillent plus; les sinécuristes, ceux qui n'ont jamais travaillé. Ne croyez pas non plus qu'il suffise, pour prendre rang parmi les retraités, d'avoir eu sa phase de travail et de talent. Non; il faut encore avoir su flairer le vent, changer à propos, encenser à cinquante ans ce que l'on a brûlé à trente, embrasser courageusement le parti du plus fort; moyennant quoi, l'on peut prétendre à tout en fait de glorieuses retraites.
«Le démissionnaire de lettres peut se subdiviser en deux classes: il y a l'homme qui, avec du talent, mais faute d'une vocation littéraire bien déterminée, profite de ses premiers succès, et, au besoin, simule une opposition véhémente pour que le gouvernement compte avec lui et en fasse un personnage officiel; il y a l'écrivain qui, se sentant vieillir, dégoûté ou exaspéré par les spectacles auxquels il assiste, furieux de voir le Duc Job rapporter cent mille francs, Fanny atteindre sa vingtième édition et le Grain de sable sa quinzième, l'Opinion nationale compter vingt-cinq mille abonnés et M. Paulin-Limayrac devenir un gros personnage, jette la plume aux orties et s'efforce d'oublier l'orthographe. La première de ces deux variétés abonde dans les temps de révolution, ou mieux encore aux époques d'agiotage, de fièvre industrielle et aurifère, où les gens d'esprit ne peuvent se résigner à gagner en dix ans la moitié de ce que des imbéciles raflent en deux heures; la seconde se rencontre assez fréquemment parmi les honnêtes gens et les hommes de goût, dans les temps où le mauvais goût triomphe et où l'honnêteté grelotte.