«L'invalide civil est celui qui n'a jamais été militaire, ou qui, en d'autres termes, n'étant pas un écrivain, mais simplement un amateur, s'avise, sur ses vieux jours, d'occuper ses loisirs et de charmer ses veilles par un commerce intime avec les muses. Ce sont d'ordinaire d'anciens chefs de bureau ou de division, des receveurs particuliers, des intendants militaires en disponibilité, des conseillers de préfecture, des académiciens de province, des agriculteurs émérites, qui, après avoir donné trente ou quarante ans de leur existence aux paperasses administratives, aux chiffres, aux fournitures, aux chemins vicinaux ou au drainage, se mettent à feuilleter Virgile et Horace de leur main sexagénaire et publient chez Firmin Didot, à leurs frais et dépens, une traduction en vers ou en prose des Bucoliques, des Odes ou des Satires. Ces invalides remplacent les blessures par les rhumatismes, les jambes de bois par une tenue sévère et des attitudes napoléoniennes. Ils rappellent complaisamment le beau temps où M. Daru traduisait, entre deux rapports à l'Empereur, le Justum et tenacem ou le Cælo tonantem credidimus Jovem. Ils ont le verbe haut, le geste sobre, l'écriture superbe, et passent dans leurs familles pour des génies méconnus à qui l'occasion seule a manqué pour rivaliser avec MM. de Pongerville et Dureau de la Malle. Delille est resté leur idole. Ils demandent sérieusement si l'on a écrit en France un beau vers depuis les Trois Règnes et le poëme de l'Imagination. Quant à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset, ce sont des écervelés qui avaient d'heureuses dispositions, mais qui ont corrompu le goût et qui d'ailleurs n'ont pas su se conduire. Parfois, l'invalide civil joue de bonheur: il obtient, dans les Débats, un article de M. Fs Barrière. Ces jours-là, il illumine et se fait photographier par Disdéri, le coude incrusté dans une pile de livres.
«L'exhumé diffère de l'invalide civil en ce qu'il a eu son moment, ses années ou au moins ses semaines d'activité de service: c'est, si vous le voulez, l'ex-démissionnaire passé à l'état de revenant. Exemple: un homme d'esprit fait jouer quelques comédies agréables et applaudies: une révolution arrive, qui le métamorphose en préfet. Le voilà, pendant quinze ou vingt ans, réglant son budget, haranguant ses maires, donnant à dîner à son conseil général, couvrant ses bons mots d'un habit brodé; puis survient une seconde révolution (tranquillisez-vous, ce ne sera pas la dernière). Elle met sur le pavé cet administrateur greffé sur un auteur dramatique. Pendant ces quinze ans,—grande mortalis ævi spatium,—le public s'est renouvelé; les modes ont changé, la monnaie courante de l'esprit français ne porte plus la même effigie ni le même millésime. Les grands acteurs de 1828 s'en sont allés où vont les vieilles lunes et les jeunes constitutions. Notre préfet destitué croit n'avoir qu'à reprendre le fil de ses succès de théâtre au point où il les a laissés, du temps de Michelot et de mademoiselle Mars. Hélas! sa comédie s'habille au goût des contemporains du ministère Martignac: elle a gardé les manches à gigot, la juppe serrée sur les hanches, et la ceinture plus haute que la taille. Notre homme passe de droit au premier rang des exhumés. Il devient candidat perpétuel à l'Académie française, où quelques septuagénaires, plus heureux que lui et rangés parmi les retraités, se souviennent d'avoir eu autrefois ce jeune homme pour collaborateur. Il a d'ordinaire, concurremment avec M. Léon Halévy, deux voix au premier tour de scrutin, une au second, et il disparaît au troisième.
«Les éclopés forment la masse la plus imposante, comme qui dirait le gros de la troupe des invalides littéraires: il en existe de tous les âges, de tous les styles et de tous les sexes. L'éclopé, c'est le retraité en paletot-sac et en cravate noire: il y a des éclopés de naissance; il y en a qui, après avoir brillé l'espace d'un matin, deviennent éclopés pour le reste de leurs jours. M. Alexandre Dumas père est le géant des éclopés; M. Méry, M. Ponsard, M. Auguste Barbier, M. Alphonse Karr, M. Latour de Saint-Ybars, sont des éclopés, dont plusieurs auront beaucoup de peine à se hisser parmi les retraités. On arrive à l'état d'éclopé d'une foule de manières: par sa faute, par celle des circonstances, de la roulette, du trente et quarante, de la politique, de l'absinthe, des beaux yeux de Dalila. Il est bien rare qu'un éclopé puisse reprendre du service actif: les mieux avisés se retirent à Versailles, comme M. Émile Deschamps. Règle générale: tout écrivain qui ne se sent pas l'échine assez souple, le nez assez fin pour être sûr de figurer un jour au nombre des retraités, tout homme de lettres qui n'a pas en lui les aptitudes d'un courtisan, d'un solliciteur ou d'un maître des cérémonies, ne doit parler des éclopés qu'avec de grands égards, et fera sagement d'écrire au bas de cette esquisse:—«Voilà pourtant comme je serai dimanche.»
«Le fruit-sec est la pire espèce d'invalide littéraire; c'est l'éclopé primitif, l'écrivain qui débute toute sa vie, le surnuméraire à perpétuité, qui donnait des espérances en 1835, s'appelait en 1844 un homme d'esprit qui prendra sa revanche, et se perd en 1862 dans les catacombes. Il y a le fruit-sec insouciant, le fruit-sec bohème, le fruit-sec atrabilaire.
Des écoliers pleins d'avenir se sont un beau matin réveillés fruits-secs, et M. About, le plus bruyant de tous, pourrait bien être déjà en voie de dessiccation. Si vous lisez dans quelque mauvais petit journal une grossière diatribe contre vous ou quelqu'un des vôtres, soyez sûr qu'elle est l'œuvre d'un fruit-sec en colère. Le fruit-sec est impitoyable: si vous lui parlez de la pièce en vogue, il vous dira que l'auteur est un crétin; si vous lui demandez son avis sur le roman de George Sand ou d'Octave Feuillet, il vous répondra en haussant les épaules qu'il n'est pas fait pour lire de pareilles rapsodies; puis il vous prendra à part, et, en quelques mots mystérieux, il vous fera entendre qu'il a en portefeuille une comédie en cinq actes et un roman en deux volumes, destinés à écraser toute concurrence, mais que, d'une part, une ténébreuse intrigue a été ourdie contre lui dans le comité du Théâtre-Français, et que, de l'autre, ses ennemis politiques l'ont desservi auprès de MM. Michel Lévy, Hachette et Poulet-Malassis. Le fruit-sec est l'homme qui, au lieu de prendre le grand escalier, a cru arriver plus vite par l'escalier dérobé, et finalement trouve la porte fermée. Il passe souvent le reste de son existence à tourner la clef, à accuser la serrure, à injurier ceux dont il entend les noms retentir derrière la cloison. Mais, fort heureusement, la plupart des fruits-secs littéraires, après quelques années d'inutile persistance, renoncent à la littérature, rentrent dans la classe des petits démissionnaires et se font, suivant leurs moyens, notaires, avoués, huissiers, chefs de gare, modistes, restaurateurs, conducteurs d'omnibus, journalistes de province ou sergents de ville. Dernièrement, dans un des plus petits ports de la Méditerranée, je vis un douanier qui pêchait à la ligne faute de contrebandier: il avait pris, depuis le matin, une tanche et deux ablettes; il me demanda des nouvelles du Léonidas de Pichald et se plaignit des rigueurs de M. Duvicquet: c'était un fruit-sec littéraire de 1826.»
«Comme je serai dimanche!»—Oui, c'était bien cela!—et cependant je ne partais pas!
XV
Vers cette époque, la société du noble faubourg fut plongée dans le deuil par la mort d'une jeune et charmante femme, qui unissait (vieux style) toutes les vertus à toutes les grâces. Le R. P. de R....., qui l'avait souvent proposée pour modèle à ses compagnes, pleura et pria sur son cercueil. Jamais le néant des félicités et des vanités humaines ne s'était plus énergiquement révélé que sur ce lit de mort où s'abîmaient de chastes tendresses, un bonheur sans nuage, la beauté d'un ange relevée par la piété d'une sainte, et où s'agenouillaient en sanglotant sous la main de Dieu deux des plus nobles familles de France. Le directeur de notre journal, qui vivotait encore entre deux avertissements et une suspension, m'engagea à payer un tribut d'hommages et de regrets à cette douce et pure mémoire: c'est ce qu'il appelait servir d'interprète à la bonne compagnie. Je n'avais pas, humble gentilhomme de province, l'honneur de connaître madame de la R..... Mais qui eût pu rester insensible à un semblable malheur? Elle cumulait d'ailleurs, de son chef et par son mariage, les deux noms qui parlaient le mieux à mon imagination et à mon cœur: l'un, parce qu'il est demeuré, grâce aux Maximes, le plus littéraire de nos grands noms historiques; l'autre, parce que c'était justement celui de ce ministre de Charles X que mon père avait si tendrement et si douloureusement aimé. Je me mis donc au travail, et je puis dire en toute sincérité que, si j'ai écrit dans ma vie une page touchante, ce fut celle-là. J'avais du moins été fidèle au précepte d'Horace, et des larmes tremblaient dans mes yeux, tandis que j'écrivais les dernières lignes. Or voici comment la bonne compagnie récompensa son interprète. Entraîné par l'habitude, par l'association traditionnelle de certains titres et de certains noms, j'avais qualifié de duchesse madame de la R.......d. Elle devait bien l'être un jour, ou plutôt elle l'était déjà, mais pas de la même manière. J'avais donc commis une bévue gigantesque, impardonnable, monstrueuse; le monde auquel je m'adressais aurait amnistié plus volontiers vingt fautes de grammaire et cinquante fautes d'orthographe. Ce fut, de la rue de Lille à la rue de Babylone, un haro universel. Calomnier cette société, transformer ses marquis en imbéciles et ses patriciennes en courtisanes, passe encore! Mais se tromper sur un point aussi grave, avoir l'air d'ignorer ce que doit savoir tout homme comme il faut, voilà le fait d'un croquant ou d'un intrus! Celle à qui appartenait en propre le titre de la famille se mit, bien entendu, à la tête des réclamants: c'était, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment d'esprit, douée des plus rares qualités de l'intelligence et du cœur: elle ne remarqua pas cependant ce qu'il y avait de tristement puéril à laisser parler l'orgueil nobiliaire sur cette tombe à peine fermée, où la plus brutale des égalitaires venait de souffleter de sa main décharnée toutes les grandeurs et toutes les joies de ce monde: elle ne se dit pas que, les journaux étant, par nature et par état, sujets à se tromper souvent et à mentir quelquefois, un article de journal, né le matin pour mourir le soir, ne pourrait jamais acquérir l'importance d'une pièce officielle ou d'un renseignement authentique. Enfin elle ne se demanda pas, elle si généreuse pourtant et si bonne, s'il était juste, s'il était charitable de rendre en mortifications et en désagréments ce que j'avais essayé de donner en témoignage de respect et de regret. Elle me tança vertement dans une lettre de quatre pages, et exigea une rectification qui ne pouvait lui être refusée; seulement, si je l'eusse rédigée moi-même, ma pénitence eût été trop douce; ce fut mon directeur qui s'en chargea, et il s'en acquitta de façon à mettre mon amour-propre en charpie pour mieux panser la blessure ducale. En somme, le bruit que fit ce petit épisode me fut assez pénible, et je me disais: «George, mon ami, tu n'as que ce que tu mérites; il est temps de te retirer à Gigondas.»—Je savais vaguement que dans plusieurs salons on avait échangé maintes questions sur mes origines et mes antécédents: d'où venait, d'où sortait ce petit monsieur, ce freluquet, qui, afin de se glisser par les portes entr'ouvertes, affectait de prendre parti pour les bonnes causes, et tirait son mouchoir quand le faubourg Saint-Germain pleurait?—Je supposais ingénument que questionneurs et questionnés s'étaient accordés pour conclure que j'étais un pauvre hère, peu au courant des choses du vrai monde et bon à renvoyer dans mon trou, d'où je n'aurais jamais dû sortir. J'étais loin de compte.
A peu de temps de là, un de mes amis que vous connaissez bien et qui habite les environs, Sulpice de Prével, reçut la lettre suivante, que lui adressait un Parisien très-spirituel, lancé dans la meilleure compagnie: