«J'ai recours à vous[ [5], mon cher ami, pour m'aider à repousser, au sujet d'un de vos compatriotes et amis,—une de mes connaissances agréables à moi,—des affirmations plus que désobligeantes, contre lesquelles j'ai hier, en certain lieu, protesté avec une extrême vivacité. Voici ce qui m'a été objecté devant vingt personnes:

«Votre ami, le comte George de Vernay» (c'est de moi qu'il s'agit, mesdames!), «n'est pas comte et n'est pas de Vernay: il se nomme Mainviel tout simplement. Son père, qui fut un des septembriseurs les plus violents (sic) et qui avait été un des auteurs des massacres de la Glacière, avait volé (sic, sic,) les papiers de la famille de Vernay, dont il a usurpé le nom ensuite.»

«Voilà ce qui m'a été jeté hier à la tête dans un salon par une femme, moitié du monde et moitié police, derrière laquelle j'ai reconnu un lâche drôle avec qui elle vit, que je vous nommerai plus tard, et qui est par parenthèse un obligé de George de Vernay.

«J'ai riposté plus que vivement à tout cela, et me suis engagé à confondre ces impostures.

«Il va sans dire que George ignore et doit ignorer tout ce triste incident. Si, comme je n'en doute pas, tout cela est mensonge, écrivez-moi, cher ami, une lettre ostensible et signée de vous, qui sera censée une réponse à mes questions et que je lirai tout haut dans ce lieu-là à l'appui de mon dire.

«Que si, au contraire, contre toutes mes données, il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'on m'a jeté à la tête, dites-le moi dans une lettre que je garderai pour moi seul, n'en prenant que ce que je pourrai produire pour la défense de notre ami.

«C'est une querelle politique, au fond, derrière une querelle littéraire. Je vous conterai cela...»

Mon ami Sulpice, vous le savez, n'est pas un sot: il était en verve et en humour ce jour-là. Voici ce qu'il répondit à cette singulière épître:

«Hélas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir en aide à votre intelligente et courageuse amitié pour le sieur George de Vernay: sed magis amica veritas. Loin de contredire les tristes détails dont vous me parlez dans votre honorée du 16 courant, je me vois forcé d'y ajouter. Si la belle dame à laquelle vous avez eu tort de donner étourdiment un démenti appartient réellement à la police, comme vous paraissez le croire, elle sera enchantée, j'en suis sûr, de pouvoir compléter son dossier.

«Ce n'est pas le père de George qui a été massacreur de la Glacière et septembriseur, vu que son père, né en 1783, avait huit ans en 91 et neuf ans en 92: mais c'est son grand'père. Ce misérable s'appelait, en effet, Mainviel; il assassina de sa propre main, dans les rues d'Avignon, le marquis d'Aulan, le marquis de Rochegude et l'abbé de Nollac. De plus en plus altéré de sang à mesure qu'il en versait davantage, il prit avec Jourdan Coupe-tête une part active aux massacres de la Glacière; puis il figura au premier rang des septembriseurs, et mourut en 1796, le sang brûlé par la débauche et par le crime.