Cette vérité a tellement frappé les historiens que la plupart d’entre eux cherchent dans des causes minimes la raison déterminante de ce qui leur semble folie, On s’est dit que, sous Charles VIII, l’esprit aventureux du roi avait seul jeté la France en avant. Sous Louis XII, on a vu, dans la même action, les préoccupations personnelles du cardinal d’Amboise employant à servir ses fantaisies d’ambition papale l’excès d’autorité dont la faiblesse du monarque le faisait dépositaire. En analysant ainsi les choses, on explique, en effet, comment les ressources encore si faibles du royaume allaient se perdre dans des entreprises mal combinées qui n’amenaient les bandes françaises dans la péninsule que pour les faire bientôt sortir d’une manière plus ou moins malencontreuse. On explique également par des intrigues de cour, comment les chefs militaires et les administrateurs des pays si précairement conquis étaient le plus souvent impropres aux fonctions confiées à leurs mains ; on explique enfin les violences, les exactions, les malversations, les maladresses d’où résultaient les désastres.

Mais ce qu’on n’explique pas, c’est le goût général pour les expéditions d’Italie répandu alors, non seulement en France, mais en Allemagne, en Espagne. Dans tous ces pays les intérêts directs et journaliers eussent également réclamé contre la disposition universelle à se distraire des questions locales pour s’en aller dans la péninsule. Tout le monde y courait, en effet, Picards et Saxons, Castillans et Suisses. Et, cependant, on avait beaucoup d’autres choses à faire et on les faisait. Le cardinal Ximenès employait les revenus de son archevêché de Tolède, le plus riche du monde, à louer des troupes qu’il conduisait lui-même au siège d’Oran ; Alphonse d’Albuquerque promenait les quines portugaises sur les mers de l’Inde orientale, et fondait à Goa un empire étendu de la mer d’Arabie aux côtes de la Chine.

L’Allemagne riche, savante, habile aux libertés locales, gravitait de son côté vers l’Italie, tout comme la France, le Portugal, l’Espagne. Il est bien vrai que les souverains de ces pays ne songeaient qu’à des satisfactions ambitieuses et les courtisans à des occasions de fortune, mais au-dessus de ces mobiles particuliers, un mobile bien autrement fort était celui qui mettait en branle l’esprit du siècle. Il n’y a pas de doute : on allait d’instinct chercher la lumière intellectuelle là où elle était. On sentait vaguement, mais on sentait cet intérêt de premier ordre et on travaillait de façon à y satisfaire. On ne s’expliquait pas bien ce que l’on voulait de l’Italie ; on se trompait le plus généralement sur ce qu’on allait lui demander ; elle-même se trompait beaucoup plus que ses assaillants en se supposant le pouvoir de les attirer et de les repousser à son gré ; mais il n’est pas moins vrai que l’avenir du développement intellectuel dans le monde exigeait qu’un rapprochement général eût lieu, et il eut lieu, en effet, non parce que l’Italie fût contrainte de donner quelqu’un de ses membres à tous ces étrangers qui la voulaient mettre en pièces, mais parce qu’à tous elle inocula quelque chose de son génie. Tout ce travail de gravitation inconscient, la manière dont les influences, les émanations intellectuelles se répandirent, est assurément une des démonstrations les plus fortes de l’existence de ces lois mystérieuses qui, à certains moments, agissent sur le développement de l’humanité, tout à fait de même que, dans une application organique, ces mêmes lois, ces mêmes causes opèrent sur la croissance et la coloration des corps.

Le héros de cette période renfermée entre les dates de 1503 à 1513, c’est Jules II. Dans cet ensemble si complexe, si rempli de fibres vivaces et excitées, Jules II, ce Julien de la Rovère, représente le plus complètement et avec le plus de force, la fibre énergique. Dans le bouillonnement général, il bouillonne plus que tout. Sa vie entière avait été une appétence irritée vers l’action et la création. En ce temps où chacun voyait grand, il voyait aussi grand que quiconque et portait ses mains actives à produire les plus vastes réalités. Scrupuleux, il ne l’était pas ; mais qui l’était ? Il avait passé les années de sa jeunesse et de son âge mûr à chercher les moyens de l’omnipotence, afin de mettre en œuvre les idées qui remplissaient sa tête et gonflaient son cœur. En même temps qu’il avait défendu sa vie contre Alexandre VI, il s’était sans cesse enfoncé et enfoncé de nouveau dans les mines et contremines nécessaires pour se frayer un chemin vers le trône pontifical. Il avait trompé, dupé, joué le cardinal d’Amboise et bien d’autres. Malheur à ceux qui lui barraient la route ; et, néanmoins, par comparaison, on ne l’estimait pas vicieux ; il était trop imposant ; on ne se fiait pas à lui et on aurait eu tort de s’y abandonner ; pourtant, on le reconnaissait : l’élévation de ses idées qui, en bien des points, le faisaient toucher au sublime, remplissait cette âme singulière d’une sauvage générosité. La gloire du Saint Siège passant, dans son cœur, avant la gloire de sa famille, le rendait plus utile que ses prédécesseurs, et la gloire de l’Italie, étroitement unie dans sa pensée au triomphe de l’Eglise, doit éternellement recommander sa mémoire à ceux qui prennent le patriotisme pour la première des vertus. Du moment qu’un fait lui apparaissait comme élevé, il lui plaisait, il le comprenait, et c’est ainsi que ce pontife orgueilleux et turbulent fut assurément le plus effectif parmi les protecteurs des arts, de même que le temps où il régna fut la véritable période d’expansion du génie de la Renaissance.

QUATRIÈME PARTIE
LÉON X

Le cardinal Jean de Médicis, le futur pape Léon X, apparaît comme une des premières physionomies qui ne ressemblent plus aux figures du moyen-âge. Bientôt, se mettent à ses côtés François Ier et Charles Quint ; ils ne différent pas moins des hommes de la génération précédente ; mais lui est le héraut, il annonce l’époque moderne. On lui voit des mœurs élégantes et non plus passionnées ; il y joint le charme d’une simplicité et d’une modération relatives ; ses scrupules sont médiocres ; pourtant il sent le prix de la mansuétude apparente. Il est peu croyant, mais il ne s’écarte guère d’une décence approximative ; il ne se préoccupe jamais de grandes œuvres, de grandes institutions destinées à produire le bien, et il aime pourtant, dans de petites mesures, la volupté de la bienfaisance : il prend plaisir à doter des enfants pauvres. Il n’est nullement beau ; il a de nobles manières et des habitudes délicates ; ses yeux gros et saillants ne lui permettent pas de reconnaître les objets avec facilité ; ce lui est un motif pour apprécier les avantages du lorgnon et montrer comme on s’en sert avec bonne grâce. Il est gros, sujet à des transpirations violentes qui le gênent excessivement. Il ressent même plus gravement les inconvénients de son tempérament lymphatique et, pendant le conclave d’où il sortit pape, il fut obligé de subir des opérations chirurgicales ; mais il a les mains blanches, longues, potelées, admirables, et par la convenance de ses gestes il sait les faire valoir. Cent ans auparavant et même cinquante, on ne se fût pas avisé de tous ces diminutifs.

Sa naissance en était déjà un. Il se donnait pour prince et, communément, on n’y contredisait pas. Cependant, c’était une fiction. Son père, Laurent, n’avait d’autre position que celle d’un citoyen opulent dont les vertus politiques et le goût exquis en toutes choses servaient bien l’ambition. Rien de plus. Le sang de la famille était du sang de comptoir ; le plus mince gentilhomme d’origine féodale n’eût pas admis l’égalité avec cette race marchande et néanmoins, après la révolution de Savonarole, ces fils de négociants exilés florentins, avec tant d’autres, se firent accepter comme du sang supérieur uniquement parce qu’ils prétendirent l’être ; on pensa qu’ils étaient aptes à régner un jour, parce qu’on sentait vaguement que Florence tendait à la monarchie. Un tel aveu de la part de l’opinion générale n’était pas moins nouveau que la personnalité du cardinal Jean. Il en résulta d’abord que, de même qu’un fruit mûr se détache de la branche sans laquelle il n’aurait pu devenir un fruit, de même les Médicis se détachèrent de leur richesse qui les avait faits ce qu’ils étaient et, pauvres, ils purent demeurer importants. Pierre de Médicis, chassé de sa ville, se trouva avec ses frères et ses parents, allant, errant, vagant, sollicitant et recevant des affronts de Bologne à Venise, de Venise en Allemagne, d’Allemagne en France. On se moqua de lui et des siens quelquefois, on refusa de les appuyer, on refusa de les aider ; ils manquèrent souvent du plus nécessaire et durent quitter des auberges où on ne leur accordait pas crédit. Pourtant, on ne mettait pas en question qu’ils fussent princes et ce point suffisait à leur réserver l’avenir.

Pierre, le chef de la famille après Laurent, avait été, à tous les points de vue, un homme médiocre. Ce n’était, cependant, pas ce qui l’avait mis à bas. C’était la réaction naturelle soulevée contre le mode d’administration introduit par sa famille. Le tempérament florentin, comme celui de chaque peuple, était complexe. Les instincts hostiles aux Médicis, comprimés sous la main de Laurent, firent détente sous celle de son fils maladroit. Mais, on l’a observé avec raison : un gouvernement qui existe uniquement à la condition de ne pas commettre de fautes, prouve par cela seul peu de vitalité. Le pouvoir de Pierre se brisa parce qu’il rencontrait un certain fond d’énergies anciennes à dépenser et d’illusions à épuiser. Chacun le sentait ; le zèle de Savonarole, les théories historiques et spéculatives de Machiavel et de ses savants amis, épris d’un idéal à la romaine, les prétentions d’influence des grandes familles, les habiletés balancées et contrebalancées des Soderini, des Valori et de leurs pareils, plus sages que perspicaces et plus modérés que forts, ne pouvaient mener loin, ni durer longtemps. Le fait seul que le moindre des inconvénients de ce régime libéral faisait, à chaque fois qu’il se montrait, éclater le nom de Médicis, invoqué comme le remède suprême a tous les maux, ce fait, cette circonstance seule donnait du relief aux exilés. Néanmoins avant qu’ils pussent ressaisir leurs avantages, il fallait que la veine contraire s’épuisât.

Pierre mourut. Jean devint le mentor de sa famille. Il laissa la branche cadette rentrer obscurément à Florence, changer de nom, s’humilier ; il continua lentement et sans mouvements désordonnés le rôle de prétendant ; chaque jour écoulé, chaque misère sentie dans la République fatiguée, entourait, appuyait son nom d’un éclat dangereux. Le Cardinal était patient, il était, au fond, satisfait de son sort ; il ne s’endormait pas sans doute ; mais il n’était pas non plus trop éveillé. Ses amis devenaient chaque jour plus nombreux. Tolérablement bien vu par Alexandre VI, mais se gardant de résider à Rome, sous la main de ce terrible personnage, il entretenait des relations avec l’ennemi déclaré du Pape, le fougueux Julien de la Rovère. Celui-ci s’était fortifié dans sa ville épiscopale d’Ostie et remuait ciel et terre, pour amener la déposition de Borgia. L’élégant Jean de Médicis se rencontra avec lui à Savone, dans une entrevue préméditée. Ils s’entretinrent longtemps. Julien proposa, sans doute, bien des combinaisons, car rien ne fut jamais plus mouvant et plus fertile que son génie ; il présenta bien des ouvertures, il étala la possibilité de bien des violences pour précipiter à terre le pontife abhorré. Jean de Médicis n’était pas l’homme de pareilles tentations, et de la rencontre de Savone, il ne sortit quoi que ce soit dont Alexandre VI eût à se plaindre. Toutefois, les deux interlocuteurs se séparèrent amis. Il est assez difficile de deviner quelle sorte de sympathie le tempérament un peu froid, la raison courte, le raffinement intellectuel du Médicis pouvait exciter chez le plus impétueux des hommes en même temps que le plus rusé ; cette sympathie, pourtant, exista et alla même se développant dans une proportion assez grande, lorsque Jules eut pris la tiare.

A ce moment, le Cardinal, revenu une fois pour toutes de ses voyages ultramontains, après avoir beaucoup vu, beaucoup connu, causé avec nombre de savants, admiré une foule d’objets d’art, s’adonnait à un dilettantisme devenu, depuis les jours du magnifique Laurent, la prétention obligée et d’ailleurs justifiée de sa famille. Secondé par son cousin, le cardinal Jules, depuis Clément VII, il avait fait de sa maison un musée. On y conversait avec les plus beaux et les plus aimables génies du siècle ; on y rencontrait les gens qui prenaient la part la plus grande aux plus sérieuses affaires. Parmi des jouissances si désintéressées, Jean de Médicis gardait toujours une part de son attention fixée sur les fluctuations politiques, au travers desquelles se laissait entrevoir comme chose probable la réintégration de sa famille à Florence et la reprise de ce que cette famille appelait ses droits.