Sur ce point Jean ne s’entendait pas avec Jules II. Celui-ci consentait à ce que les Médicis pussent récupérer leurs domaines confisqués et un certain rang ; mais non pas qu’ils devinssent des princes régnants. Lui-même, comme on l’a vu, convoitait la Toscane et visait à englober cette région dans la grande Italie pontificale dont il poursuivait la création, et eût-il eu pour Jean encore plus de bon vouloir, il ne se fût départi de ses projets. Il constitua donc volontiers le Cardinal son commissaire auprès des Vénitiens et des Espagnols marchant avec ses troupes et les Suisses contre les Français ; il l’initia à ses menées ; et, quand il le vit prisonnier à Milan après Ravenne, il l’employa pour instituer à Latran le concile destiné à réagir contre Louis XII et l’empereur, devenus théologiens à Pise ; mais, lorsqu’il fit assaillir Florence, si, de nouveau, il se servit de lui, ce fut en le plaçant, ainsi qu’on l’a vu, sous la double tutelle du duc d’Arbois et de Don Raymond de Cardone. Alors, le Médicis comprit fort bien que l’extrême limite de sa faveur était atteinte ; que le Saint Père ouvrait désormais sur lui les yeux de sa méfiance ; qu’il fallait ou se soumettre absolument, abandonner la Toscane à la volonté du représentant de saint Pierre et se garder de faire mauvaise mine, ou bien recommencer une lutte ; et en vérité, il n’existait aucun moyen de tenir pied contre un adversaire tel que Jules II.
Rarement l’homme prévoit juste. Sa raison n’est qu’une déraison constamment renversée par le cours des faits auquel elle ne peut rien. Jules II meurt tout à coup et le cardinal Jean, le confident suspecté, l’homme tenu en échec, le prétendant, à la veille de tout perdre, même l’espérance, se trouve souverain pontife, possesseur des forces tournées contre lui. A ce moment, Léon X entra en pleine possession de son tempérament ; il fut, librement, le grand seigneur fastueux qu’il était, le prince, l’homme à passions plus colorées que fortes. Il réalisa l’idéal d’une existence parfaitement ornée.
Ses sentiments politiques étaient peu italiens et ce qu’il chercha, ce fut non pas l’élévation subite de sa famille, à la façon des Borgia, mais, suivant lui, le droit de sa maison à la principauté de la ville natale. Il imagina encore de créer un semblant d’Etat pour son frère Julien, en réunissant à Parme et à Plaisance, dépouilles de la maison d’Este, Modène, acheté de l’empereur pour 40 mille ducats d’or (l’empereur ne demandait qu’à vendre). François Ier étant monté sur le trône de France, le Pape lui transporta l’espèce de haine qu’il avait vouée à Louis XII. Cependant, quand il vit ce jeune vainqueur rentrer dans le Milanais, à travers l’exploit de Marignan, mettre dehors les Sforze avec une pension viagère et lui enlever à lui-même l’apanage désigné de son frère, Parme et Plaisance, il se soumit ; il s’allia à celui qu’il détestait et, souffrant du même vide d’argent qui travaillait Maximilien, il consentit, pour garder les annates de France, à conclure ce fameux concordat, cette prérogative plus rapprochée de nous que la Pragmatique de 1438, source officielle des libertés gallicanes. Une telle négociation aurait dû servir de règle à tous les gouvernements européens ; elle démontrait l’inutilité des schismes et des hérésies. Cette indifférence religieuse que Jules II n’eût jamais admise, bien que prêtre peu régulier, devait marquer d’un trait profond la physionomie de Léon X. Il l’afficha encore et d’une manière plus frappante, aux débuts de l’insurrection soulevée par Martin Luther ; mais, là, se dressa en face de lui un contradicteur passionné ; ce ne fut pas l’hérétique avec lequel d’ailleurs il demandait à s’entendre ; ce fut le successeur de Maximilien sur le trône impérial, le jeune Charles-Quint, le souverain placé par la fortune en tête des Etats les plus vastes que l’Europe eût connus depuis le temps de Charlemagne.
Le Pape voulait à mesure égale la gloire de la maison de Médicis, l’éclat du trône pontifical et un train d’existence propre à l’illustre et délicat amateur des lettres, des arts et des plaisirs qu’il était lui-même. Le nouvel empereur, de son côté, nourrissait et professait d’autres doctrines. Il jetait sur le monde un coup d’œil bien autrement sérieux. Le Pape avait besoin d’argent pour soutenir son système. L’Empereur avait besoin de pouvoir pour garder ferme dans les serres de son aigle les Espagnes, les Flandres, la Bourgogne, l’Artois, l’Allemagne, les Nouvelles Indes ; aussi considérait-il d’un regard soupçonneux toutes volontés surgissant à côté de la sienne. Il était pénétré de cette maxime que le maintien des grands Etats exige le calme politique ; aussi, comme Auguste, voulut-il la stagnation avec sévérité. Le Pape abandonnait, peut-être sans le sentir nettement, l’idée de l’unité, de la prépondérance de l’Italie ; il préférait bien des choses à la grandeur de l’Eglise ; l’Empereur consentait volontiers à l’élévation de quelques princes de plus, fussent-ils des Médicis, si à ce prix il devenait le maître dans la péninsule et en chassait les Français. Ni chez le Pape, ni chez l’Empereur, rien ne ressemblait plus à ce qu’on avait connu quelques années en ça. D’ailleurs, l’Italie riche, admirée, savante, inspirée, habile, était lasse ; la fatigue l’envahissait ; la passion tombait ; la mollesse s’étendait ; on riait en désespérant, et, riant, on désespérait. Chacun faisait comme le Pape, on croyait de moins en moins à la religion et à tout le reste. Les enthousiasmes du passé se transformaient lentement, mais sûrement, en dilettantisme. Les étrangers aussi, les anciens pillards, se faisaient artistes. Par toute l’Europe, désormais, la valeur des belles choses était appréciée bien ou mal. Les princes tenaient à honneur de les rechercher. François Ier commande d’immenses achats d’œuvres d’art ; Henri VIII, l’ami dévoué, le serviteur du Saint-Siège, se pique d’en faire autant : Charles-Quint les imite.
Et, cependant, le monde s’ingénie, se débat, se remue. En Allemagne s’élèvent des novateurs de tous genres ; ils font courir activement leurs plumes et déjà mettent leurs épées au vent ; les imprimeurs vont de ville en ville avec leur apprentis et leurs presses, semant les pamphlets, les libelles, les traités, les discours, les avertissements et les exhortations, tantôt catholiques, tantôt hérétiques, en somme boutant le feu partout ; les populations prennent goût à cette première forme du journalisme ; Erasme et Reuchlin, dans leurs cabinets de savants, spéculent sur les notions du jour et entretiennent des correspondances avec les rois, flattés de recevoir leurs lettres qu’on imprime, et demandant des conseils qu’ils se réservent de ne pas suivre. La conflagration intellectuelle est générale. Elle a pénétré en France ; ses résultats se font sentir sur le globe entier ; Magellan découvre son détroit et meurt aux Philippines ; Fernand Cortez, le grand marquis, achève en trente mois la conquête du Mexique. Tout flambe dans les esprits, pour lesquels cependant le combustible va bientôt manquer.
C’est à l’apogée des choses que l’on peut, avec quelqu’effort de recherche, trouver l’éclosion du germe de leur décadence. Alors, justement, les esprits superficiels sont moins disposés à en rien soupçonner. Ils s’endorment dans une sécurité complète ; ils ne sont pas loin d’estimer que cette loi éternelle en vertu de laquelle toutes choses sont vouées à la transformation à travers la mort, a cessé d’agir. Devant eux, les années sont comptées, peu nombreuses ; eux, ils calculent sur l’indéfini des siècles. Tout les excuse ; l’air est doux, tiède, parfumé ; le ciel d’une pureté incomparable, débarrassé des brumes du matin, et le char du soleil monte avec calme au sommet de sa course ; les roues dorées illuminent l’azur. Seulement, le guide des coursiers sublimes a changé ; ce n’est plus Phœbus : c’est Phaéton.
CINQUIÈME PARTIE
MICHEL-ANGE
Venant après Léon X, Adrien d’Utrecht était donc résolu à exercer la puissance ecclésiastique suivant l’esprit du dogme chrétien : il ne voulait ni la belle antiquité, ni les arts, ni le luxe ; il ne voulait pas les mauvaises mœurs ; la corruption cléricale eut senti la cuisson des verges dont il était armé. Les débordements allaient-ils rentrer dans le lit régulier ? On en peut douter ; rien ne revient ; mais, de toute évidence, les intentions du pontife étaient aussi droites que sévères. Il monta sur le trône en janvier de 1522 et le 24 décembre de 1523 il était mort. Pendant cette courte période, la cour pontificale, violentée dans ses habitudes, n’avait pas respiré. Une fois libre, elle ne voulut plus accepter de pareilles épreuves, et les cardinaux réunis en conclave, portèrent au suprême pontificat Jules de Médicis, l’image pâlie de Léon X, son frère bâtard et bâtard en toutes choses. Il avait le même genre d’esprit avec moins d’esprit, le même goût du plaisir avec moins de délicatesse, le même goût pour les arts, le même goût pour les lettres… mais c’était du goût. La décadence italienne a, désormais, commencé ; les pétales de la fleur d’or tombent les uns après les autres. Pour être devenu trop enivrant, le parfum perd sa fraîcheur. C’est dans une atmosphère où s’avance le crépuscule que tout arrive désormais. Les événements d’importance sont rares et funestes à l’Italie. Un tableau de cette période doit resserrer les temps ; on n’en est plus aux moments féconds où deux et trois années voyaient se produire les mouvements les plus grandioses.
Clément VII régna au milieu des plus horribles et stériles agitations ; après lui vint Alexandre Farnèse, Paul III, grand amateur du népotisme ; mais tout devenait mesquin, même les fautes ; dans les dons abusifs des papes, le patrimoine de l’Eglise était assurément spolié et appauvri, mais les Pierre-Louis Farnèse, mais les Ottavio Farnèse, ne recevaient que terres, argent, titres ; ils ne demandaient pas davantage ; les ambitions vigoureuses, en passe de devenir utiles, n’exitaient plus ; les combinaisons contemporaines ne les rendaient plus possibles. Jules III succéda à Paul II, Marcel Il précéda Paul IV, suivi de Pie IV. Sous ces règnes, on essaya quelquefois de résister à César, de s’allier à la France, de persécuter les amis de César, de ruiner les Colonna, partisans de César ; en somme, l’autorité de César alla grandissant, et bien que Paul IV, en 1556, ait commis la hardiesse de prononcer la déchéance de Philippe II d’Espagne, l’expulsant du trône de Sicile, il fallut bientôt se démentir, se soumettre, rentrer dans l’obéissance.
Tout pliait sous la double volonté de l’Espagne et de l’Empire. Ces puissances dirigées par les mêmes maximes, par la claire vision des mêmes intérêts, pesaient d’un poids écrasant sur leurs propres domaines et autant que possible sur ceux des autres princes. Charles-Quint avait légué aux deux branches de sa maison une politique meurtrière qui devait ou ruiner ceux qui la pratiquaient ou écraser le reste du monde. Deux génies ardents s’affrontaient : celui du temps mourant qui, à la suite du schisme, de l’hérésie, de l’autorité immodérée des princes sur un point, de la liberté indéfinie des sujets sur un autre, de l’imprévu, de l’incohérent, de l’inconsistant, du désir inexpliqué et du rêve courait on ne savait où ; et celui qui, inspirant les princes de la maison de Bourgogne, était résolu à arrêter, à supprimer, à annuler n’importe quoi, et n’imaginait rien d’autre ; méfiant, tracassier, questionneur, gênant, né de la peur de perdre une parcelle quelconque de son avoir, de son pouvoir, de son droit ou de ses prétentions, il en voulait implacablement aux prétentions, aux droits, au pouvoir, à l’avoir, à la vie, à l’âme même de tout le monde et de chacun dans le pourtour entier de l’univers. C’était pour jouir chez lui de cette paix morne que seule il reconnaissait pour être la paix, que Philippe II entretenait le tumulte en Italie et en France ; et ses parents impériaux faisaient absolument de même en Allemagne, en Bohême, en Hongrie.