CE VINGT-SEPTIÈME CAHIER, LE ONZIÈME DE L’ANNÉE MIL NEUF CENT VINGT-TROIS, A ÉTÉ TIRÉ A SIX MILLE SEPT CENT QUARANTE EXEMPLAIRES, DONT QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERT LUMIÈRE NUMÉROTÉS DE I A XL ; CENT EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS DE XLI A CXL ; 6600 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ BOUFFANT NUMÉROTÉS DE 141 à 6740 ET DIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA CRÈME NUMÉROTÉS DE H. C. 1 A H. C. 10.

EXCEPTIONNELLEMENT IL A ÉTÉ TIRÉ CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER JAPON NUMÉROTÉS DE A à E ET QUARANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE VAN GELDER NUMÉROTÉS DE F à AT.

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Copyright by Bernard Grasset 1923.

AVANT-PROPOS

La première intention du comte de Gobineau avait été d’éclairer par un commentaire historique chacune des cinq parties de son drame, La Renaissance. Puis, changeant d’idée, il classa dans ses papiers les introductions qu’il avait rédigées. Pourquoi eut-il cette intention, et pourquoi l’abandonna-t-il ? Les exégètes se sont exercés là-dessus. Peut-être le comte de Gobineau eut-il souci de relier à son système historique, tout favorable aux races germaniques, une œuvre qui exalte un art, une culture latines. Et peut-être la même influence qui avait incliné son goût vers l’Italie, continuant de s’exercer, lui persuada de ne pas alourdir son œuvre, de lui laisser son allure dramatique. Tout cela est possible. Mais il n’y a là qu’hypothèses, recherches hasardeuses et assez vaines de pensées dont le comte de Gobineau n’a fait confidence à personne. Quoiqu’il en soit, voici les textes donnés pour la première fois au public français et réunis sous le titre que le comte de Gobineau avait choisi : La Fleur d’Or.

D. H.

PREMIÈRE PARTIE
SAVONAROLE

La terre habitée par l’homme, l’homme au début ne l’a pas bien comprise. Il a contemplé les vastes mers, tantôt barrières, tantôt grands chemins ; il les a vues séparer ou réunir les nations répandues sur les plages des continents. D’abord ces vastes mers, il les a nommées stériles ; il s’est effrayé de leurs tempêtes, de ces montagnes d’eaux ruisselantes que les vents élèvent, fouettent et font écrouler dans une terrifiante agitation ; le plus grand des poètes, frappé d’une terreur sacrée, n’a-t-il pas raconté que rien de favorable pût sortir de cette farouche turbulence. Mais, après Homère d’autres lyres sont devenues mieux instruites ; sous la colère de Neptune, les caprices d’Amphitrite, les cruelles fantaisies des Néréides et les brusques transformations de Protée, elles ont chanté les opulences de l’Océan, ses cavernes de cristal incrustées de perles, le corail végétant autour de ses rochers, l’ambre flottant au milieu de ses glaces et, surtout, surtout, du sein de ses courants bleuâtres, de ses vagues transparentes, de son écume blanche, scintillante, épaisse, floconneuse, les sages ont vu s’élever l’apparition sans pareille de la triomphante Aphrodite. Plus tard, quand l’imagination se trouva trop flétrie, trop vieille pour continuer le culte de ces jeunes images, ce qu’on appelle la science a reconnu pourtant que de si éblouissants symboles manifestaient la vérité et, qu’en effet la mer salée, la mer saumâtre, la mer au liquide épais, chargé de substances multiples était le dépositaire des germes de la vie et, tout au contraire de mériter l’antique reproche de stérilité, dépassait grandement en activité féconde la surface verte de la planète.

Le monde moral dans le sein duquel naît et se développe un autre genre de mouvements présente un spectacle pareil à celui de la terre et de l’océan enveloppant. Il émet les mêmes apparences, il aboutit aux mêmes contradictions entre ce qui semble et ce qui est. A ne le considérer qu’en somme, il offre, au-dessus des ondes accumulées des temps, un certain nombre d’époques pareilles à des continents. Les parties hautes, apparentes, découvertes, éclairées par le soleil et que l’on a déclarées de tous temps particulièrement dignes d’intérêt, y sont en petit nombre ; elles occupent le moins d’espace dans l’étendue des âges. A en faire l’énumération, on a bientôt fini sa tâche. C’est l’époque où gouvernait Périclès ; c’est l’opulente période des Séleucides et des Ptolémées. Puis se montre la splendeur romaine sous Auguste ; celle-ci finit avec les Antonins, et une large discontinuité la sépare de cette période où la théologie chrétienne inspirant la hiérarchie féodale produisit le génie des XIIe et XIIIe siècles de notre ère. A ce point l’ascension s’arrête de nouveau ; comme une lampe fumeuse, l’histoire laisse graduellement baisser ses clartés, elle s’entoure de ténèbres ; elle semble prête à s’éteindre, elle ne se ranima qu’à la seconde moitié du XVe siècle.