Pendant les durées intermédiaires de ces moments lumineux les jours, les flots des jours, les flots des faits se succèdent, troublés, indistincts ; c’est la mer stérile, aurait dit encore l’Homéride. Mais, point ; c’est la mer féconde, remuant dans ses profondeurs, promenant sur ses surfaces les germes des choses futures et laissant flotter humblement, sur la face de ses eaux, cette végétation entrelacée, sans éclat, mais constante, qui soulève, au milieu des feuillages touffus plaqués sur la nappe sombre, les fleurs d’or, les grandes merveilles de la vitalité humaine. Ce sont des fleurs d’or, ces époques splendides où l’on bâtit le Parthénon, le Capitole, les Dômes de Beauvais et d’Amiens, et où l’Italie entière éclate de vie, de couleurs bigarrées, d’esprit, d’intelligence, de génie et de beauté.
Ce sont des fleurs d’or ; elles nagent et s’étalent étincelantes sur la profondeur murmurante des jours qui les ont produites et de la masse de substance animée d’où elles sont issues. Ce sont des fleurs d’or semblables à ce lotus mystique de la sagesse indienne, qui, épanoui tout palpitant sur la mer barattée par les génies célestes, porte au centre de ses pétales un dieu assis, majestueux, contemplant le monde illuminé par la clarté jaillissant de son front.
Mais tandis que de la sorte la fleur d’or est née des humidités sombres, des cohérences visqueuses de la fécondité latente, bien d’autres existences en sont sorties de même ; celles-ci se tiennent à son côté ; se collent contre elle ; rampent sur elles ; s’amassent, s’accumulent, travaillent contre elle et parviennent à la détruire, absolument de la même façon que dans l’organisme matériel les vents, les tempêtes, les glaces, les volcans, les courants, les animaux voraces, insectes, vers, monstres minuscules s’attaquent aux continents, les mordent, les déchirent et finissent par les éparpiller. Les immenses fleurs sur le souvenir desquelles flottent encore comme des dieux brahmaniques, les fantômes de Périclès, de Virgile, de Dante, de Raphaël, se sont fanées après avoir embaumé les airs de leurs parfums ; elles ont disparu dans la dissolution de leurs éléments ; et, cependant : au sein de ce qui nous entoure, comme en nous-mêmes, se maintient une continuelle antithèse entre ce qui semble et ce qui est ; c’est pourquoi la mort de toute chose, au lieu d’être la fin de cette chose, n’est rien que le commencement de son appropriation à de nouveaux états. C’est une loi inévitable. Il en résulte la permanence de l’essence intelligente dans ce monde et la nature du rôle que cette essence y est venu jouer ; c’est par elle que ce qui apparaît tient de ce qui fut, et que le présent renferme à la fois des parties appréciables du passé et de l’avenir. Qu’on se transporte en imagination à la fin de cette époque à laquelle on a donné le nom de siècle de Périclès. Euripide meurt ; Phidias est mort, ses élèves les plus chers sont morts ; la grande période est absolument terminée. Rien n’est détruit pourtant, tous les moyens existent pour amener de nouvelles créations, sauf un seul ; élément capital, il est vrai ; avec la valeur, avec la saveur, le parfum, la marque particulière de l’époque éteinte, avec la structure qui lui était propre et l’âme spéciale qui l’animait a disparu pour toujours, ce qu’on pourrait appeler le germe viril qu’elle a contenu et qui lui conférait l’individualité de son être ; ce germe s’est dissous ; il ne compte plus dans la somme des richesses du monde ; il ne reparaîtra jamais plus. Mais après lui demeure la masse flottante de ce qu’on pourrait appeler les éléments féminins, doués d’une réceptivité propre à montrer un jour de nouvelles existences, quand une nouvelle cause plastique, fournie par une nouvelle race, aura réveillé la fécondité amortie.
Ainsi, des détritus grecs, en suspension dans les profondeurs des esprits et que l’intelligence romaine vient toucher, émerge le siècle d’Auguste. Au sein de cette profusion énervée de l’antique beauté hellénique, la verdeur sauvage du sentiment italiote introduit des combinaisons et l’on voit surgir sous des formes et avec des tendances jusqu’alors inconnues, l’Enéide, les Odes, le livre de Lucrèce, les comédies de Plaute, les élégies de Catulle, les temples, les riches constructions répandues sur les flancs du Palatin.
Etait-ce mieux ? Etait-ce aussi bien que les splendeurs regrettées ? C’était différent. La beauté parfaite n’était plus ; mais la solidité s’y trouvait avec le faste dominateur. Une impression de force toute particulière s’y rencontrait. Une ténacité dans les idées, une correction dans les pensées, une largeur dans les doctrines, une disposition à généraliser la conception du devoir ; quelque chose de plus humain, mais de raide, de dur, de ferme, de despotique, de prosaïque apprenait aux générations d’alors et la réalité et la précision ; on ne sentait plus cette joie enfantine de la vie, cette gaîté satisfaite du mouvement ne cherchant rien au-delà de ce qui brillait ; ce n’était plus ce culte heureux de l’existence couronnée des premières roses ; on ne retrouvait pas, on avait perdu pour jamais quelque chose de divin, de céleste, d’olympien qui, jadis, mouillait de son nectar les lèvres souriantes d’Anacréon et d’Alcée ; désormais l’oreille endurcie entendait retentir l’altier commandement de Rome ; l’air ému en vibrait ; une correction rigoureuse voulait tout recouvrir d’un filet d’airain.
Ce monde croyait pourtant imiter les Grecs. Il se trompait, mais il poussait et grandissait à son tour et s’élevait, fleur superbe, comme l’autre fleur s’était jadis élevée sur la surface des siècles. Il était rongé, comme elle l’avait été par les ennemis irréconciliables de la durée ; il tomba et quittant les atomes immortels dont il avait été composé, il perdit son âme et resta dissous jusqu’au jour où la fécondation germanique fit pointer un nouveau bouton.
De même que les Romains s’étaient cru des Grecs, de même les moines lettrés, les évêques savants, les professeurs de Paris, de Cologne, de Padoue, les architectes et les sculpteurs de Corbie, de Strasbourg, d’Assise se prirent pour des Romains. Le bénédictin d’Alsace, Gunther, en écrivant pour Frédéric II de Souabe son Ligurinus, s’estimait virgilien ! On en était bien éloigné. Ce que les gens délicats de Rome avaient appelé la vénusté, n’eût alors été compris de personne.
En revanche, jamais on ne contempla une plus vaste accumulation d’idées. L’esprit à la recherche de faits indifférents aux temps anciens n’avait pas le pouvoir d’exprimer avec élégance ni même avec netteté ce qu’il tirait de lui-même, ce qu’il ramassait d’ailleurs ; il était trop actif, trop pressé ; il voulait trop ; il donnait, il prenait, il demandait ; il ne se reposait pas ; à la fois, en même temps, tout d’un coup, il aspirait à trop de conquêtes et se perdait dans la poursuite des innombrables rêves sortis de tous les coins de la plus prodigieuse imagination qui fut jamais. L’antiquité, l’avidité romaine s’étaient contentées d’agiter leurs destins dans un cercle géographique assez étroit. Le moyen-âge aspira à connaître le globe entier comme à scruter la nature de l’âme et Dieu dans leurs secrets les plus fermés. Ses veines saturées de sang burgonde, gothique, frank, normand, lombard, palpitaient de tous les genres de convoitise, d’ambition, d’activité. Il remuait, il allait, il venait, il voyageait, il fouillait, il écoutait, il exprimait et se trouvait jeté aux antipodes de la majestueuse placidité du monde grec, comme de l’orgueilleuse sécurité des Césars. Il se croyait romain, ai-je dit ; je le répète ; il se croyait romain ! Il s’imaginait être rempli des inspirations de la muse latine et s’en donnait pour preuve son attache persistante à l’ancien langage. Il se vantait aussi d’être l’élève de la décadence byzantine ; quant aux savants, aux écrivains, aux artistes, aux politiques de Byzance, eux, ils se déclaraient grecs, parce que de leur côté ils reproduisaient tels sujets de la glyptique alexandrine ; mais sans le vouloir et trop absorbés dans leurs idées pour s’apercevoir de leur impuissance à imiter, ils faisaient passer le sujet charmant sous les formes sèches, anatomiques dont les figurations austères de leurs saints étaient revêtues.
Le moyen-âge fut un grand inventeur. En politique, il imagina le droit personnel et l’établit en face des prérogatives du souverain. Il le voulut inviolable et nia, en principe, que le salut de l’Etat fût la mesure de la sécurité des sujets. Dans les arts, moins soucieux de l’ensemble que du détail, il chercha un idéal raffiné ; il voulut empreindre, dans le marbre, dans la pierre, sur le parchemin des missels, l’expression des figures avec une précision, avec une sorte d’exaltation de réalité dont ni Rome ni la Grèce n’avaient jamais, le moins du monde, éprouvé le besoin. Ce qu’il atteignit est si merveilleux, si accompli que telle statue de cathédrale peut être placée justement aussi haut que toute création de l’art antique dans son plus parfait développement.
Ce qui surtout fit époque, ce fut la diffusion dans l’Europe entière d’une égale soif de voir, de créer, de pénétrer, de transfigurer les choses suivant un mode supérieur à la condition terrestre. Cette préoccupation ne fut pas celle d’un homme, d’une école, d’une ville, d’un lieu restreint ; elle s’empara du continent. Quelquefois on s’aventura dans des voies différentes, mais on y chercha les mêmes choses ; en politique, les guildes et la Hanse germanique ne furent pas semblables aux communes de la Flandre, aux cités de la Provence et du Languedoc, aux bourgs des royaumes de l’Espagne ; mais, partout, on voulut également des droits, des franchises, des moyens de liberté et, par dessus le marché, avide, comme l’était chacun, de mettre en relief son individualité partout, on voulut des privilèges, cette notion si absolument étrangère au monde antique et, en effet, partout les privilèges existèrent pour tout le monde et même pour les lépreux. Dans l’architecture, les styles se distinguèrent les uns des autres parce que l’originalité débordait ; une cathédrale italienne n’emprunta guère à la sœur d’au-delà du Rhin ; mais le même cachet s’imprima pourtant sur toutes les variantes, parce que, nulle part, on ne resta étranger à la passion de l’infini. Quant à la littérature, armée, casquée, la lance au poing, imprégnée de l’esprit d’aventure, elle promena de Constantinople à l’Islande les héros des poèmes chevaleresques, leur bravoure folle, leur passion d’indépendance, leur besoin de mouvement et ce tempérament immodéré qui composait ses personnages de tout ce que l’on concevait alors de plus brillant, de plus éloquent, de plus intrépide.