Ce qu’il y eut encore de particulier dans cette floraison du moyen-âge, c’est qu’aucune période n’y absorbe une telle part de forces que l’on puisse affirmer : à telle date fut le beau moment et s’épanouit la fleur par excellence. On doit faire cette observation pour les Grecs ; il y eut chez eux soixante années incomparables ; on le peut chez les Romains ; le grand éclat dura un siècle et quelque chose au delà ; quant au moyen-âge, dès le début, il s’empara de ce qu’il avait à faire et, plus fort sur un point, plus faible sur l’autre, il ne cessa plus, jusqu’à sa fin, de se mouvoir, de toucher à tout, d’interroger, de questionner, de vouloir et de ne vouloir pas.

Il y eut pour cela deux raisons. L’élément germanique actif, viril, était partout ; ici plus abondant, là moins, marié, pondéré, dirigé de manières différentes ; en somme, toujours le même ; de plus, la religion prêtait aux différents centres d’activité des maximes, des habitudes identiques. En face de chaque atelier intellectuel, à Burgos comme à Hambourg, à Londres, à Dublin comme à Venise, comme à Florence s’imposait le même cadre et une identité absolue de sujets à traiter. Ce qui fut spécial dans cette série de tableaux, ce furent les couleurs. Les objets se placèrent au midi et au nord sous des jours très différents.

Ce mouvement de vitalité atteignit son point culminant au XIIe et au XIIIe siècle. Il en descendit ensuite jusqu’au XIVe. Alors se manifesta avec une évidence de plus en plus nette la cause de transformation existant au sein de cette société. Cette cause se trouvait intimement liée à l’état de la religion.

Il appartient aux âmes d’élite de ne considérer le bien qui unit les créatures au Créateur qu’à ce point d’élévation où il n’est ni touché ni flétri par les mains humaines. Les âmes de cette valeur se préoccupent peu d’observer si les pieds divins des vérités célestes, en se posant sur la terre, s’y tachent ou non d’un peu de boue ; elles ne s’en inquiètent pas ; elles ne contemplent que la face des immortelles voyageuses et le regard attaché sur leurs fronts, elles les entourent de toutes leurs pensées, de toutes leurs affections, à travers les espaces immaculés où celles-ci les mènent. C’est admirable, sans doute ; mais une si noble absorption dans l’infini n’appartient jamais au gros des peuples ; ceux-ci s’attachent moins à la sublimité transcendentale qu’à ce qui tombe sous la grossièreté de leur sens.

La religion avait commencé par assouplir l’esprit germanique et lui fournir des raisons de sociabilité. Elle lui avait donné un modèle d’organisation en lui proposant les formes du Saint Empire ; dans le droit canonique, elle lui avait présenté une législation admise par tous les vaincus ; en faisant accepter le patronage des évêques, défenseurs de leurs cités, elle avait sauvé les classes moyennes, sinon de tous les attentats, du moins de la légalité du servage ; elle avait conservé dans les couvents et multiplié sous la plume des moines les copies des ouvrages classiques, en même temps que les in-folios de sa théologie ; elle avait bâti les villes de l’Allemagne, de la Suisse, d’une partie de l’Angleterre, d’une partie de la France, d’une partie de l’Espagne et, même en Italie, elle avait, soit fondé, soit rétabli plus d’une enceinte. Les plus florissants villages s’étaient élevés autour de ses monastères et, sans son intervention, de même que le XIe siècle n’aurait pas eu d’écoles, ni encore moins les universités alors florissantes dans tous les royaumes chrétiens, de même et non moins certainement, sans les moines il n’y aurait pas eu d’agriculture, pas de défrichements ; les contrées n’eussent pas été assainies ni les marais desséchés et les moulins, les forges, les usines les plus nécessaires n’auraient jamais été établies. Les moines étaient actifs parce qu’ils étaient disciplinés et, seuls, ils l’étaient alors dans le monde occidental ; actifs ils devenaient riches et disposaient de plus de ressources que les seigneurs et les rois ; eux seuls pouvaient accomplir cette grande œuvre, la création de l’Europe moderne.

Ce fut donc justice et raison que la reconnaissance des peuples entourât les autels ; on ne pouvait moins. Chacun sentait ce dont il était redevable à l’organisation catholique et la conscience commune en était si profondément convaincue que lorsqu’il arriva, en conséquence des études et des controverses, qu’au sein même de ces couvents si utiles, l’hérésie montra sa tête, le sentiment public s’indigna et écrasa les novateurs. Chacun prit part à la répression : les rois, les nobles, les bourgeois, les paysans. C’est ce qu’éprouvèrent Roscelin de Compiègne, Abélard, Wiclef, les Albigeois, les Pastoureaux et tant d’autres. Les contempteurs de l’Eglise contredisaient à la conviction et aux intérêts de leur temps.

Ainsi, la hiérarchie ecclésiastique si bien protégée se trouva au-dessus de tout péril. Elle se réjouit dans sa sécurité. Néanmoins ses bienfaits ayant porté leurs fruits, les temps changeaient peu à peu ; les laïques commencèrent à ne plus laisser agir les moines sans critiquer ce qu’ils faisaient. Ils avaient appris ce qu’il leur appartenait de savoir ; ils voulurent se charger eux-mêmes de la poursuite de leurs intérêts. Les paysans réunis sous la protection des abbayes et des châteaux, instruits et guidés par les uns, gardés par les autres, s’étaient enrichis dans le travail rural ; ils étaient devenus assez puissants pour méditer des jacqueries. Il ne faut pas s’y méprendre et l’histoire en donne, à chaque occasion, les preuves. Le paysan réellement misérable, maltraité, rabaissé, ne s’insurge jamais. Si l’oppression va trop loin, il s’enfuit ; alors il habite les bois, les cavernes, et s’il possède des armes, s’en sert contre les bêtes fauves ; mais le tempérament héréditairement lâche et cauteleux de l’homme de la glèbe ne lui permet de relever la tête que sous l’influence de la convoitise et de l’envie. Il ne s’est jamais battu pour la liberté. Les paysans des XIIe, XIIIe, XIVe siècles, sous une forme ou sous une autre, ici plus, là-bas moins, commençaient à sentir poindre une volonté, en même temps qu’ils se voyaient plus ménagés. En Angleterre, le yeoman était devenu une puissance, une partie respectée de la force commune. Il fournissait aux camps ces redoutés archers qui dans les guerres des Edouards jouèrent un si grand rôle. Les paysans espagnols habitués à combattre les Maures, comme s’ils eussent été des chevaliers, ne s’estimèrent guère à un moindre prix ; les communes rurales du midi de la France sous la conduite de leurs souldics prouvaient autant de fierté que les villageois des Apennins et de la Romagne. Le manant de la France centrale, de la France du nord était moins à l’aise ; et les multitudes agricoles de l’Allemagne, Slaves soumis à des dominateurs germaniques, ne dressaient pas non plus la tête bien haut. Cependant, là aussi, le labeur avait porté ses fruits ; on possédait, on y tenait ; on avait beaucoup appris des moines ; et on commençait à regarder autour de soi.

La bourgeoisie faisait davantage. Quoi qu’on en ait pu dire, dans les moments les plus sombres et les plus difficiles de la transformation générale, la bourgeoisie n’avait jamais perdu ses franchises. Elle souffrait ; qui ne souffrait pas ? Elle souffrait, mais elle vivait et, un jour, il se trouva qu’elle en savait aussi long que les moines ; elle était capable de se diriger, en ne prenant conseil que de sa propre sagesse. Alors elle laissa inécoutés les avis de ses conducteurs ; elle devint une classe opulente, arrogante, avisée, ambitieuse, turbulente, rapace, intelligente et capable d’autant de bien que de mal ; elle peupla et grandit Londres et Edimbourg, Saragosse et Valladolid, les cités impériales de l’Allemagne et de la Suisse, les bonnes villes de la France et les communes ou républiques de Gênes, de Florence, de Milan, de Venise, de Pise, de Sienne, pour ne compter que les plus apparents de ces innombrables foyers qui alors couvrirent l’Europe entière. Les citadins de ces générations en arrivaient à ne plus se sentir tenus à rien envers les moines. Ils cultivaient la terre sans eux ; ils manufacturaient leurs lainages et leurs soieries sans eux ; ils se gouvernaient sans eux et les compagnons et les maîtres ouvriers des Flandres ne demandaient à aucun prêtre la théorie de l’insubordination. Néanmoins, le siècle (bourgeois, paysans, nobles) restait catholique ; personne ne songeait à émanciper l’esprit de ce que l’on avait cru et espéré jusqu’alors. Déjà pourtant germaient des idées de nature bien offensive. L’ancien paganisme avait laissé plus de traces et de plus profondes qu’on ne le soupçonnait ; les croisades avaient éveillé l’imagination sur bien des points et le commerce avec les pays du Levant colportait lentement, obscurément des notions, des dispositions morales fort hétérodoxes. Les dogmes dissidents si terriblement réprimés à leurs premières apparitions, n’avaient nullement été abrogés ; ils circulaient à l’état d’inconséquences. Ce n’est pas là une cause de faiblesse pour des idées quelconques. Les barons ne se faisaient pas faute de résister au clergé et même de le spolier ; ce que chacun savait à merveille, depuis le dernier et le plus sordide vilain jusqu’au monarque le plus fier, c’était se moquer des vices comme des faiblesses de la cléricature. On en arriva à trouver un agrément particulier aux chansons accusatrices, aux sculptures, aux peintures caricaturales. Dante a plongé publiquement des papes dans les flammes outrageuses de l’enfer.

Il y avait sujet. Si la foi du Christ ne saurait jamais donner lieu à la moindre dépréciation, la milice humaine de l’Eglise avait subi la loi des choses mortelles ; le ver de la corruption s’était développé dans la chair trop grasse. Les clercs, longtemps considérés comme les meilleurs des conseillers et les plus sûrs des guides, ne se voyant contredits par personne, avaient cessé de donner de sages avis, encore bien plus de fournir d’utiles exemples ; ce qu’il existait de plus réprouvé au monde, ils se le permettaient couramment. Si les ménestrels et les jongleurs de France, si les maîtres chanteurs des villes hanséatiques leur reprochaient la fainéantise, l’impiété, la débauche, tous les genres de débauche, la simonie et l’oubli complet des plus simples devoirs, ce n’était que vrai. Michel-Ange, l’homme essentiellement pieux, devait s’écrier un jour : « Un moine dans un tableau ! Comment l’œuvre n’en serait-elle pas gâtée, puisque les moines ont gâté le monde ? » Ce que Michel-Ange dit au XVIe siècle, on en était venu à le penser universellement au XIVe et c’est ainsi que la société du moyen-âge se vit dans cette situation singulière de croire et de mépriser, d’accepter et de repousser, de soutenir et de honnir.

Une société peut durer longtemps avec des tiraillements de cette sorte. Ce qui se passa alors en Europe en est la preuve. On respectait par habitude et on dénigrait par évidence. En réalité, le monde ne savait quel parti prendre ; ce qu’il possédait lui semblait flétri ; mais il n’avait rien à mettre à la place. Pour cette double raison, tout boitait. On se disait avec Boccace : Si, malgré les mœurs des souverains pontifes, des cardinaux, des évêques, des moines, la religion subsiste, c’est évidemment qu’elle est divine.