On aima longtemps ce paradoxe qui ne suffisait guère à tranquilliser les consciences. Peu à peu, les nations lasses, cependant, d’avoir sous les yeux les extravagances du clergé, se nourrirent d’une sorte d’athéisme pratique, poivré de superstitions nauséabondes. On peut l’affirmer : le XVe siècle ne croyait plus à rien, n’admettait plus rien, et seulement par lassitude, par prudence, par ignorance, ne renversait rien.

A la fin, il s’éleva, pourtant, en différents lieux, des docteurs qui s’indignèrent et dénoncèrent le mal. Ils ne se firent pas scrupule d’en montrer la profondeur et les périls. Le chancelier de l’université de Paris, Gerson, personnage dont l’orthodoxie et la vertu sont restées au-dessus de tous les doutes, fit entendre les paroles les plus sévères ; il ne fut pas le seul. On demanda la fin du scandale ; on stigmatisa la torpeur morbide où le clergé s’endormait ; on dit que si un remède prompt, radical n’était pas apporté à ces insurrections charnelles, l’Eglise de Dieu s’exposait à la mort. Un schisme, en ce moment, couronnait l’œuvre, deux papes, deux partis de cardinaux, ne voulant pas démordre de leurs deux dynasties, donnaient raison à tous les reproches ; alors la mesure fut débordée et des hérésies flagrantes entrèrent en scène : Jérôme de Prague et Jean Huss avaient levé l’étendard du calice.

Si jamais un homme atteint de maladie chronique parvenait à se guérir par cela seul qu’il reconnaît son danger, peu de patients succomberaient. Les corporations jouiraient du même avantage. Mais il n’en va jamais ainsi. Une fois introduit par la dent d’une corruption séculaire, le poison chemine dans les veines ; l’évidence qu’on en donne, la certitude des conséquences ne fournit pas les moyens de le supprimer. Le nombre des sages reste toujours infiniment inférieur à celui des fous : les esprits tournés au bien sont des unités, ceux qui vivent dans le mal, comme la salamandre dans le feu, sont des légions ; ainsi le fait court à ses conséquences. Ce qu’on allègue d’excellent et d’incontestable, que devient-il ? Lieu commun ; les gens les moins disposés à l’appliquer le proclament et le mauvais est paisiblement suivi par le pire. Pour sortir de ses embarras, le XVe siècle réunit le concile de Constance. Les plaintes étaient si générales, si fortes, si bien appuyées, qu’il fallait témoigner du désir de mieux faire ; mais oh n’aboutit à rien. On brûla deux hérétiques, on appliqua des expédients ; au fond les choses demeurèrent ce qu’elles étaient devenues.

Dès lors, avec le désespoir de rien changer, l’indifférence augmenta et de celle-ci naquit l’idée de se passer d’honnêteté religieuse. On se tranquillisa d’autant plus sur l’avenir de l’Eglise que le monde paraissait se soucier de moins en moins des problèmes du dogme et de la morale. Pourquoi se révolter contre ce qui n’intéresse pas ? La masse du clergé, les évêques qui ne visitaient jamais leurs diocèses, les chanoines qui ne paraissaient jamais aux chapitres, les curés qui ne résidaient pas dans leurs paroisses, les abbés qui laissaient tomber en ruines leurs monastères et changeaient leurs manses en élégants hôtels, les moines qui passaient au cabaret ou ailleurs tout le temps que l’insouciance de leurs supérieurs leur laissait, le clergé enfin, dans son ensemble et les exceptions mises à part, s’enfonçant dans les voies de traverse, en arriva de plus en plus à ne plus être un clergé. Les vœux conventuels où séculiers semblaient n’avoir jamais existé. C’était peu ; les règles les plus nécessaires de la conduite et du bon sens n’étaient pas moins oubliées. Les pasteurs des âmes ne s’adressaient plus à leurs ouailles ; on ne savait ce que c’était qu’instruction religieuse ; les araignées travaillaient sur les autels et moi qui écris cela, n’ai-je pas lu dans le registre de maître Corfeuilhe, notaire à Bordeaux, à la date du 17 juin 1568, une protestation signée de mon huitième aïeul, Etienne, contre les prêtres bénéficiaires de sa paroisse de Sainte-Colombe qui, le jour même de la Fête-Dieu, s’étaient absentés de telle sorte que les fidèles dussent aller chercher des pères de Saint Augustin pour avoir l’office ? Et Etienne n’était pas un malveillant, mais bien un zélé qui mit la main à l’œuvre de la Saint-Barthélemy. Ainsi le clergé ne faisant plus son état, à quoi revenait son action ? A toucher le revenu des bénéfices, à l’augmenter par des prétentions, par des demandes, par des institutions, par des inventions, par des combinaisons, et de cette sorte la religion chrétienne tout entière, ses mystères, ses dogmes, sa morale, son enseignement, sa mystique et les savants ressorts de son immense et splendide établissement tendaient à n’être rien d’autre que les différents rouages d’une machine de fiscalité travaillant au profit d’une classe dont les fondateurs avaient, à la vérité, créé l’Europe, mais dont les représentants, désormais, servaient surtout à la pervertir.

Et alors, ces éléments non chrétiens, signalés tout à l’heure, commencèrent à prendre de l’importance en se condensant sous la pression d’un fait qui dès le début du XIVe siècle prit une place considérable dans l’attention des peuples.

Le monde féodal se considérait sincèrement comme n’étant que la continuation pure et simple de ce qui l’avait précédé. Thémistocle et Pompée n’avaient été, à son sens, que des barons ; il ne faisait nulle difficulté de compter Alexandre et César au nombre des preux. Il habillait les hommes du passé à sa mode. Peu d’esprits furent exempts de cette erreur, Pétrarque par exemple ; mais ceux-là, lentement, firent des disciples qui en produisirent d’autres et un jour vint où à force de mal lire, mais, pourtant, de lire toujours Virgile, Horace, Lucain, Cicéron, Tite-Live, on arriva à les comprendre autrement que par le passé. Alors, on fut étonné, enivré, exalté de cette découverte ; on s’aperçut de choses auxquelles on n’avait jamais pensé. L’Europe cessa de retrouver son esprit dans ce qu’elle lisait ; son image ne fut plus réfléchie dans ce qu’elle contemplait. Elle se trouva dégoûtée de la scolastique, et parce qu’elle en avait abusé et parce que, d’ailleurs, la scolastique lui avait dit son dernier mot et ne trouvait plus qu’à se répéter ; elle voulut que Platon et même Aristote lui parlassent autrement qu’ils n’avaient fait jusqu’à ce jour. Bref, tout ce qui pensait un peu et réfléchissait bien ou mal, commença à entrer dans une préoccupation singulière, dont le résultat fut de communiquer aux anciens livres une saveur si forte et si attrayante que le nombre de ceux qui voulaient s’instruire augmenta démesurément, et dans la même proportion où l’enthousiasme allait croissant, le dégoût, l’ennui, le mépris, l’indignation contre le clergé prenait corps. On se supposait déjà en possession d’un ordre d’idées capable de remplacer celui dont on médisait depuis si longtemps.

Pourtant, c’était une erreur. On n’était maître de rien du tout ou plutôt la diversité des points de vue ouverts par les études était telle que l’anarchie des opinions s’en augmentait démesurément. Chacun, en Espagne, en Allemagne, en Flandres, en France, en Italie, voyait à sa manière, préférant un livre à un autre et cette opinion-ci à celle-là. Tel avait puisé le matérialisme le plus audacieux dans l’apostrophe de Lucrèce à la nature ; tel cherchait dans le Phédon un spiritualisme éthéré et raffinait par cette voie sur la pureté chrétienne ; mais plusieurs, complètement étourdis par l’enthousiasme capiteux que leur versait l’antiquité retrouvée, se laissaient glisser en souriant vers le plus brutal paganisme parce qu’ils l’entendaient parler le langage harmonieux d’Horace et le voyaient beau comme l’amour antique et, comme lui, couronné de roses. Les myriades d’idées qui s’agitaient, qui, s’éveillant, volaient de toutes parts, ressemblaient à des essaims d’abeilles, excitées dans leur ruche par les premières lueurs, la fraîcheur naissante et les parfums de l’aurore. Sortant en masse, animées, curieuses, avides, agitées, turbulentes, bourdonnantes, elles se jetaient sur toutes les fleurs, tâtant de toutes les plantes et remplissant toutes les directions, se risquaient dans toutes les hauteurs en s’abandonnant aux poussées de tous les courants d’air.

Jamais curiosité plus ardente n’avait agité l’esprit humain et n’eut à sa disposition des moyens d’action si divers et des aptitudes si puissantes. L’habitant de l’Allemagne apportait à ce travail sa force de réflexion, sa ténacité, sa tendance à la rêverie mystique et son inépuisable goût du détail ; l’Anglais sa violence de résolution ; le Flamand sa disposition à ne se rien laisser imposer ; le Français fournissait peu de chose ; il avait déjà pris l’habitude du régime administratif et l’esprit militaire ne cultivait chez lui que la vanité soldatesque. Quant aux Espagnols, vainqueurs de la bravoure mauresque, infatués de leurs triomphes, conquérants stupéfaits d’un monde inespéré dont les richesses semblaient incalculables et se considérant partout comme les maîtres, l’intrépidité de leur orgueil n’avait de bornes en aucun sens et ils étaient aussi dangereux en religion qu’en politique. Toutes ces foules s’avançaient bon pas pour renverser l’ordre ancien.

Sans nul doute, les hommes d’alors, s’éloignant des coteaux du passé, étaient dominés par leur curiosité violente. C’était le sentiment principal. Ils semblaient se réveiller d’un sommeil entrecoupé de songes qui ne leur avait pas montré les réalités. A l’égard des Grecs, les Romains n’avaient nullement été ces disciples étonnés que les hommes du moyen-âge furent à l’égard des Romains. Il sembla à cette dernière époque que le grand intérêt, le grand but de l’existence fût surtout de lire et d’admirer les œuvres perdues. On ne se croyait pas pourvu d’un sentiment original et si on l’eût pensé, on ne s’en fût nullement glorifié ; au contraire ; on eût pris une telle notion pour une traîne d’attache au temps dont on prétendait se débarrasser. On se montrait absolu comme la jeunesse. Si la destinée qui mène les hommes n’était pas toujours plus sage que leurs visées, ce bouillonnement n’eût jamais créé les magnificences qu’on en vit sortir ; il n’eût produit que purement de la pédanterie et des pédants dont le débordement, pour commencer, fût incommensurable.

Ce qui apparaissait de la manière la plus évidente c’est qu’on voulait sortir des voies dans lesquelles on avait marché et chacun se montrait l’étoile qui éclairait une autre direction ; mais tandis que le plus grand nombre des novateurs cherchait en dehors de la foi chrétienne, à côté, plus ou moins loin, un chemin qui devait mener à un florissant inconnu, un noyau d’esprits, plus conscients des véritables conditions du développement humain, continua à subsister et ne voulut pas une minute se plier aux prétentions des Platoniciens, des Stoïciens, des Péripatéticiens, des Eléates, ni des sceptiques ; il maintint de rester fidèle à la tradition et partant à la doctrine des ancêtres, à l’élément essentiel de la vie sociale, tout en tirant de la boue et des pierres le char embourbé, souillé et à demi pourri de l’Eglise.