Au XVe siècle, comme à toutes les époques climatériques, les adversaires du présent se rangèrent sous trois enseignes : les uns, les plus ardents, notèrent crûment d’infamie tout ce qui s’était produit depuis les XII Césars. Le monde leur apparut comme honteusement mésusé, avili ; ils relevèrent leurs manches et hardis à ruiner ce qui leur déplaisait, ils s’instituèrent bourreaux. Ils ne réussirent à rien. Le radicalisme en quoi que ce soit ne saurait prendre pied sur le monde. Les farouches adversaires que les déportements cléricaux avaient suscités au christianisme, voulurent franchement tuer celui-ci, et ils y parvinrent si peu qu’il n’y eut pas même besoin de les réprimer. Leur délire ne fut qu’un dilettantisme impuissant.
A côté de ces révolutionnaires ardents vinrent se placer des hommes curieux de trouver un moyen terme entre l’antiquité payenne et ce qui lui avait succédé. Ces hommes dirigèrent leurs regards vers la primitive Eglise. Les deux Testaments à la main, les écrits des Pères sous les yeux, ils eurent la prétention de ramener le dogme à sa simplicité primitive et d’extirper les corruptions interpolées. Aucun ne songeait qu’il n’est pas plus possible d’arrêter une institution dans sa croissance qu’un être organique quelconque et que tout ce qui a vie sort de l’enfance pour subir successivement les autres phases de l’existence. Si l’on est mécontent des dispositions morales ou de la structure physique d’une créature adulte, c’est se moquer que de chercher un procédé capable de la réduire à tel moment de sa vie antérieure où elle plaisait davantage. Ce fut pourtant le rêve qui à la fin du XVe siècle préoccupa les judiciaires de grand nombre de personnages bien intentionnés. En vain les hérétiques bohémiens avaient été mis à mort ; leurs inclinations scrutatrices s’étaient conservées et on s’évertua plus que jamais à retrouver dans le dogme et à en dégager ce qu’il avait de primitif pour l’opposer à ce qu’on supposait être amputable à volonté sans que le sujet en dût mourir. L’esprit qui dirigea cette dangereuse étude était, naturellement, défavorable à la hiérarchie ecclésiastique ; il ne la jugeait ni légitime ni utile.
Cette disposition extra-catholique était observée avec une juste terreur par d’autres gens pieux et honnêtes qui, fermement attachés à l’Eglise, auraient souhaité la purifier sans lui imposer aucun changement essentiel. Ces bons serviteurs ne voulaient ni renversements ni mutilations ; plus ou moins hardis, plus ou moins sagaces, ils comprenaient que le clergé ne pouvait cependant rester tel qu’il était. Malheureusement les efforts de ce groupe le plus digne d’intérêt, parce qu’il était le plus sage, manquaient d’énergie, comme il arrive le plus souvent à la droite raison, privilège impopulaire des minorités. Un système de modération n’acquiert jamais l’appui d’aucune des passions intéressées, soit à l’attaque, soit à la résistance. Mais, tandis que de tous côtés on augurait que les changements religieux allaient fournir la grande caractéristique du siècle, l’esprit humain, suivant sa voie, en dehors des prévisions de l’homme, allait mettre en lumière toute autre chose.
Les âges du monde, comme les individus, s’aperçoivent peu de ce qui constitue leur principale originalité. Le XVe siècle ne discernait pas dans sa physionomie un trait, bien petit sans doute, bien peu distinct, mais qui grandissant bientôt, allait devenir sa marque particulièrement glorieuse. On aspirait à la science ; on réussissait à la saisir ; on cherchait à réunir les éléments d’une théologie armée en guerre contre l’Eglise ; d’autre part, on eût voulu ramener la cléricature au sentiment de ses devoirs, au sentiment de ses dangers ; en politique, le pouvoir cherchait à se consolider, à s’étendre et un besoin de sécurité généralement senti lui venait en aide malgré le goût non moins répandu des libertés turbulentes. En admettant que le succès eût couronné quelqu’une de ces dispositions au détriment des autres, on n’eût acquis rien de très neuf ; un peu plus de droiture, un peu plus de vérité, un peu plus de bon sens, un peu plus de calme ; mais tout pour un temps plus ou moins court, puisque d’ailleurs rien ne dure. Cependant le XVe siècle avait reçu de ses devanciers une préoccupation d’un mérite plus rare à laquelle j’ai déjà touché en passant.
A la façon dont la Grèce avait compris la représentation de l’être humain, la beauté était le but suprême et pour y atteindre, le reste était sacrifié. C’était le système des grandes écoles, ce fut le motif de leur haute perfection. L’idéalisation du corps, l’équilibre complet de ses parties, certains raffinements que la nature donne à peine, si elle les donne, tels que la simplification des plans du thorax, la petitesse un peu marquée de la tête, et dans les modèles les plus voisins de l’archaïsme, la précision presqu’excessive de certains muscles, telle avait été l’étude de la plus belle antiquité. Plus tard, l’époque alexandrine se mit à la recherche de la grâce ; elle la trouva et n’évita pas le maniéré, mais pas plus que les écoles précédentes elle n’attacha une importance capitale à l’expression morale de ses sujets. Si quelquefois elle l’a rencontrée sous le ciseau, ce fut par exception, fugitivement ; elle n’en fit pas un système. La Niobé évoque peut-être l’idée de la douleur ; elle ne la montre pas ; on peut admettre encore que le Laocoon comporte une réflexion de l’âme sur la face et dans les membres ; on peut aussi en douter ; en tous cas la valeur principale de ce groupe est dans l’observation de certaines règles, l’harmonie des proportions et la noblesse de l’attitude.
Les Romains ne craignirent pas de reproduire la laideur, car ils se mirent à chercher la réalité. Ils aimèrent à figurer des nègres et même des personnages difformes ou contrefaits. Leur tempérament goûtait le trivial ; ils furent grossiers, ils prirent grand goût aux caricatures, et de cette disposition à ne reculer devant aucune déviation des règles du beau, ils conclurent que quand un empereur était laid, il fallait le représenter tel et ils n’y manquèrent pas.
Ce fut ce côté de l’art qui sauva le reste à l’époque de la décadence. Les Byzantins devinrent interprètes moroses et exacts de ces pères de l’Eglise qui voulaient pour représenter Notre Seigneur un type repoussant, qui louaient les vierges d’un aspect vulgaire et les saints hideux, le tout afin de ne rien accorder à la sensualité ; ils inventèrent la maigreur, les faces et les corps décharnés, les membres ossifiés, et sur les diptyques consulaires du IVe et du Ve siècles, ils rencontrèrent précisément les modèles d’anatomie qu’il leur fallait. La mode s’en continua pendant de longues années. Mais vers le XIIe siècle une transformation s’annonça. On pensa à exprimer aussi exactement que possible les sentiments des personnages par le choix des attitudes et des physionomies : ce fut une révolution. Une nouveauté inconnue aux Grecs et aux Romains se produisait dans le monde.
Les artistes de la Basse Saxe et de la Flandre, ceux de la France, les artistes italiens découvrirent le secret. Ils cessèrent de considérer avec les Byzantins la laideur sèche, froide, morte comme d’institution divine ; ils conçurent la pensée de rendre compréhensible au spectateur la sainte joie de la Vierge contemplant l’Enfant divin ; l’exultation respectueuse de saint Joseph devant les jeux du Sauveur ; la prodigieuse méditation de saint Jean écrivant à Pathmos ; et surtout et constamment, et avec des raffinements de plus en plus délicats, la figure juvénile, virginale, toute pure, toute céleste de la Reine des Anges. On se servait de la tradition romaine en ce sens qu’on ne reculait nullement devant la reproduction des physionomies basses et même repoussantes ; on était fidèle encore aux leçons byzantines car on conservait en général les attitudes et les vêtements consacrés, mais on étudiait, avec un soin qui n’avait jamais eu lieu, les ressources plastiques de la physionomie humaine ; ce n’étaient pas les grandes et simples expressions qui étaient les plus recherchés, mais plutôt les expressions combinées, l’attendrissement, l’extase, la joie contenue, la douleur étouffée. Les imagiers, on doit leur reconnaître cette gloire, poussèrent à la perfection ce système ; mais quand ils en eurent atteint le point culminant, ce qui arriva peu à près vers le milieu du XVe siècle, il se trouva que des têtes si animées, si parlantes, si vivantes, ne pouvaient plus être superposées à des corps fantastiques et faux et, que de plus, il fallait absolument poser des types accomplis au milieu d’une nature digne d’eux. En conséquence, on était asservi à l’étude de quoi ? Du Beau ; et la grande inspiratrice de ce temps, l’Antiquité, se présenta aux artistes et leur imposa ses leçons. L’Antiquité qui déjà tournait la tête des politiques, des théologiens, des érudits, des philosophes, des poètes, devint encore bien davantage la souveraine des sculpteurs et des peintres. Elle leur montra la créature de Dieu et Dieu lui-même, et les arbres, et les monuments, et la terre et les herbes, et l’horizon étendu et la mer moutonnante et l’azur profond de l’Empyrée, comme jamais ils n’avaient vu ni rêvé tout cela. La grande originalité, le grand instrument de gloire que l’âge nouveau portait dans son sein, devint alors manifeste : c’était le don de rendre plastiquement l’âme humaine, l’âme de la nature et de représenter aux yeux et à la réflexion, toute cette richesse encore intouchée. Cela suffit pour que l’univers soit à jamais contraint de proclamer d’une voix unanime que sur les eaux bleues des temps jamais fleur ne s’épanouit dont les pétales d’or, dont le feuillage somptueux puisse être vanté au-dessus de la miraculeuse floraison du XVe siècle. Je ne m’emporterai pas jusqu’à dire qu’il n’y eut jamais rien d’égal ; ce ne serait pas vrai ; l’époque qui s’est appelée la Renaissance n’est au-dessous d’aucune autre.
A l’aurore du mouvement dont il s’agit, vers le milieu du XVe siècle, si solennel, les regards de tous les peuples se tournaient vers l’Italie et on le concevait pour cette raison que l’Italie brillait plus que tout le reste du monde. C’était instinctif. Les yeux cherchent l’éclat et l’éclatante Italie les attirait. Là s’ouvrait la source la plus abondante de la civilisation qui allait s’épancher.
On eût trouvé assurément ailleurs certaines dispositions fort importantes que cette terre ne présentait pas ou n’avait qu’à un degré très inférieur et qui, plus tard, devaient jouer leur rôle. Mais à ce moment donné, l’Italie répondait à tous les appels. Jadis, aussi bien que le reste de l’Europe, elle avait éprouvé les effets heureux et les chocs lamentables amenés par la dissolution de l’ancien monde et l’impatronisation des septentrionaux. Ceux-ci avaient modifié noblement le sang de ces misérables colons, de ces descendants d’esclaves, de ces enfants d’affranchis dont l’administration impériale avait peuplé la Toscane, le Milanais, la Vénétie, l’Emilie. Ce fut surtout dans le nord et dans le centre que le mélange eut lieu ; il était donc naturel que la vitalité principale de l’Italie s’agitât de préférence dans cette région. On en vit les marques quand le temps fut venu. Alors le marchand de la péninsule, en partie burgonde, goth, longobard et romain, marcha fièrement en face du seigneur militaire et, lui aussi, l’épée au flanc, la targe à l’épaule, se dit libre, souverain, tyran et prouva la vérité de ses paroles. Ce qui sortit de ce conflit très court, terminé par la victoire de la classe industrieuse, ce ne furent nullement des bourgeoisies, comme on l’entend de nos jours, mais bien des patriciats ; et Venise, Gênes, Florence, Sienne, Lucques, Alexandrie, Pise, toutes les villes, toutes les bourgades, les villages même eurent beau se réclamer du nom démocratique, proclamer les droits, les victoires des Popolani sur les Nobili ; le populus romanus était vivant dans leurs imaginations, mais non la plebs. Quand de gentilhomme on devenait citoyen, si on renonçait à ses armoiries, c’était pour en prendre d’autres. Alors, on se construisait un palais, on s’habillait de beau drap fin, de velours et de soie, et on traînait à sa suite la même mesnie de serviteurs armés qu’antérieurement on avait eue. D’ailleurs on maintenait avec soin une orgueilleuse inégalité entre les corps des métiers ; celui qui fabriquait le damas ne touchait pas dans la main à celui qui vendait le lainage. On portait l’armure, on montait à cheval, on faisait la guerre, on régissait l’Etat.