C’était trop. Le gouvernement devenait impossible. Venise seule le comprit et par le plus nécessaire et le meilleur coup d’Etat ayant su repousser au rang des subordonnés l’immense majorité de ses habitants, elle eut l’honneur de fonder la puissance la plus légitime qui fut jamais, par cela seul qu’elle assura à son peuple la gloire et le repos, et dura plus que toutes les constitutions d’Etat qu’on a jamais connues. Partout ailleurs s’établit un état fiévreux dont les accès répétés mettaient à chaque instant en péril la vie du malade. On ne soutenait ce malade que par des expédients, et quels expédients ?
De même que la médecine recourt en certains cas à l’usage des substances vénéneuses, les Etats italiens existèrent par des mesures meurtrières. Inhabile à rien fonder de stable, on chercha des ressources dans l’instabilité ; les magistrats furent temporaires et d’un temporaire très limité ; pendant l’exercice de leur charge, on les garrottait au moyen de l’autorité rivale de plusieurs conseils ; mais, comme il restait pourtant dangereux de se mettre sous la tutelle d’un compatriote, on inventa d’appeler un étranger pour qu’il n’eût pas de crédit, pour qu’il n’eût pas de considération et ne s’imaginât pas avoir de l’avenir. Malgré des précautions si étroites, on ne vit partout que pouvoirs usurpés, tyrannies ouvertes, soupçonneuses, partant cruelles et sanglantes ; le poignard, le poison montraient constamment leurs traces dans les combinaisons politiques et des bandes interminables d’exilés erraient d’une ville à l’autre, attendant le jour de mettre, à leur tour, dehors, ceux de leurs rivaux exécrés qu’ils n’égorgeraient pas.
On se figure les habitudes de ces citadins sans cesse harcelés par un meurtre accompli, à craindre ou à commettre. Dans les rues étroites, sombres et tortueuses, les portes des maisons étaient basses afin que l’entrée fût difficile et aisée à défendre. Sur les murailles s’espaçaient des créneaux afin de pouvoir tirer à l’abri la flèche ou le vireton, plus tard l’arquebusade, sur le voisin détesté. Fallait-il circuler dans tels moments où les querelles étaient plus flagrantes, on n’eût pas commis la folie de marcher au milieu de la voie ; on se glissait le long des murs et tout en cheminant on avait l’œil aux aguets et la main près de la dague. Même chez soi, portes closes, dans sa maison avec sa femme, avec ses enfants, on prenait garde ; on éprouvait ce qu’on mangeait et ce qu’on buvait ; surtout on ne se couchait pas sans avoir fait la visite du logis et exactement verrouillé les portes.
Les esprits étaient durs ; en outre les tempéraments singulièrement passionnés. De même que l’on tâchait de devenir le maître de sa ville et de poignarder les gens du parti adverse, de même on se rendait amoureux jusqu’à la fureur et jaloux par delà toute rage. Les précautions florentines allaient à la démesure. Les femmes vivaient enfermées dans leurs demeures bien autrement closes que des harems. Dante, en racontant les histoires de la Pia et de Françoise de Rimini, a montré comment pouvaient finir les tendresses, et cependant, Boccace a révélé aussi, dans son langage ravissant, en présentant à l’imagination les plus délicieux paysages, les scènes les plus enchanteresses, comment elles pouvaient réussir.
Ce pays singulier, si agité, si tourmenté, si révolutionné, si cruel, si féroce, si criminel, aurait dû avoir l’humeur sombre ; nullement. Il était aussi gai, aussi vivant, aussi brillant que sociable ; il était sociable surtout ; c’était par là qu’il se distinguait des autres contrées plus ou moins brutales, plus ou moins hargneuses. Il avait toutes les ambitions et les plus contrastantes ; il aimait la liberté avec le même emportement qu’il recherchait le despotisme. Quand on ne s’égorgeait pas, on s’embrassait avec l’affection la plus véhémente et au sortir d’une conspiration compliquée des perfidies les plus inouïes, on construisait avec recherche le plus délicat des sonnets. La littérature fut de très bonne heure une grande affaire ; tandis que tout le reste de l’Europe n’estimait encore que la métaphysique, là, on mettait au premier rang des travaux de l’esprit le bien dire. Ces riches marchands, ces usuriers sans pitié qui pesaient l’or et rédigeaient leurs cédules dans les boutiques de Venise, de Florence, de Pérouse, ces spéculateurs rapaces qui étendaient les filets de leur avarice jusqu’à Londres, jusqu’à Anvers et faisaient naviguer leurs flottes plus loin que la Hollande, étaient d’exigeants amateurs de poésie. C’est parce que les muses latines n’avaient jamais tout à fait cessé de vivre sur le sol qui leur avait donné jadis la naissance.
Les collections de manuscrits anciens ne manquaient pas. On les consultait plus que dans le nord ; à tous les moments, on les avait mieux compris. Dès lors, quand les esprits se réveillèrent, si l’Italie ne fut pas la seule à se mettre sur pied, elle s’y mit plus vite et plus solidement ; elle prit la tête de la procession qui tournait et remontait vers l’antiquité. Chez elle l’art avait surtout connu les styles byzantins et romans ; il avait ignoré les différentes variétés du gothique ; il était donc toujours resté plus près des méthodes antiques ; puis nombre de chefs-d’œuvre étaient demeurés là sous les yeux de chacun ; dès le XIIIe siècle, quand, par hasard, on avait tiré de la terre quelque statue, on l’avait assez tenue en estime, pour la mettre en sûreté dans une sacristie. L’esprit italien ne comprit jamais que la statue de Vénus ou celle de Jupiter fussent indignes de la protection d’une église. Quand on commença sérieusement à réfléchir à la beauté, on y attacha un prix bien plus grand encore. Les objets antiques jusqu’alors trouvés, exhumés sans qu’on les cherchât, on voulait désormais en augmenter le nombre. Il n’y eut qu’à fouiller le sol et devant les regards ravis les tombeaux s’ouvrirent, les chefs-d’œuvre ressuscitèrent ; et ces glorieux morts, retrouvant la parole, commencèrent leurs leçons devant une foule enivrée. Mais le goût, le besoin de l’expression idéale et en même temps vraie et vivante existait en Italie comme ailleurs ; le sentiment germanique et chrétien ne se contentait pas de l’ancienne beauté, il voulait la nouvelle ; il tenait comme le goût flamand à ce que l’âme se révélât dans les physionomies et sût parler, de sorte que les Byzantins se trouvèrent avoir formé des élèves bien supérieurs à eux-mêmes. Les écoles d’où étaient sortis Giotto, Orcagna, Masaccio étaient pourvues de ce que la conception moderne avait su produire de plus complet. On n’aurait pas pu renoncer aux conquêtes acquises. On ne retournait donc pas à l’art antique. Ce fut le plus grand des bonheurs, mais ce ne fut pas le seul.
L’Italie se voyait plus opulente qu’aucune autre région. Son immense commerce avait, sans doute, accumulé bien des richesses dans ses comptoirs ; mais ce n’était peut-être pas encore la moitié seulement de sa fortune. La constitution fiscale de la catholicité faisait arriver à Rome les contributions abondantes des différents Etats. Ces tributs qui, sous mille formes, étaient absorbés incessamment par la chancellerie pontificale, créaient des ressources dont les loisirs des grands répandaient la rosée sur la culture des arts en même temps que sur la propagation de tous les vices. La cour romaine payait surtout des cuisiniers, des veneurs, des parfumeurs, des baladins, des bravi ; elle soutenait peu les littérateurs ; elle n’avait ni peintres, ni sculpteurs, ni architectes, ni ciseleurs, ni orfèvres avant le règne de Jules II. Cependant, comme son argent ne lui restait pas, il allait dans le reste de la péninsule favoriser ce qui se faisait alors tant aimer. Le magnifique Laurent de Médicis et avec lui, les souverains de Ferrare, de Mantoue et d’Urbin donnaient l’exemple d’une passion immodérée pour le culte de l’intelligence. Les Bentivoglio, seigneurs de Bologne, les Pico de la Mirandole, suivaient de près de tels exemples et il n’était si petit feudataire dans les Romagnes, si petit despote dans les Républiques qui ne se fît un point d’honneur de sacrifier aux Muses.
L’Italie n’était guère chrétienne et ne l’avait jamais beaucoup été. De bonne heure la Vierge avait pris dans son imagination l’attitude d’une Déesse ; les Saints s’étaient changés en Génies topiques. Les scandales ecclésiastiques, se déployant sans nulle mesure dans la ville de saint Pierre, n’avaient pas inspiré aux peuples le respect des choses saintes. Cependant, comme ailleurs, on sentait là et quelquefois vivement, que le clergé n’écoutait pas sa vocation, que les doctrines apostoliques étaient flétries sans justice ni raison par des pratiques odieuses et que le monde eût gagné à ce que le trône pontifical étincelât de vertus au lieu de s’entourer de tant de vapeurs méphitiques. Peu s’en était fallu qu’une des hérésies les plus familières aux esprits chrétiens dévoyés ne triomphât dans la Toscane, au temps où les disciples de saint François d’Assise, vrais ébionites, vrais pastoureaux, avaient voulu implanter la religion des pauvres. Le danger fut si grand alors et la crainte si vive que le Saint Siège commença par pactiser avec les novateurs. Il les désarma ensuite ; mais leur théorie persista en face de l’opulence cléricale ; on continua à penser que les successeurs du pêcheur de Génésareth étaient faits pour la modestie, l’humilité, l’indigence ; qu’un clergé arrogant et amolli était une anomalie insultante à la Croix et que la communauté des fidèles ne pourrait être ramenée dans le bercail, dont il n’était que trop évident qu’elle avait perdu la route que par des pasteurs marchant nu-pieds, vêtus de bure et porteurs de houlettes de bois. C’était ce que pensaient les Italiens du XVe siècle, quand ils pensaient à la religion. Mais il faut le répéter, ils y pensaient moins qu’on ne faisait ailleurs ; ils avaient trop d’affaires, ils aimaient trop le plaisir, ils ressentaient trop d’ambitions et trop diverses, ils vivaient trop de la vie mondaine et, surtout, ils recherchaient trop, et voulaient par-dessus tout, ce qui faisait spectacle.
Les populations de la péninsule vivaient donc dans ces dispositions, Alexandre VI Borgia, occupant la chaire de saint Pierre, les Aragonais régnant à Naples, les Vénitiens se querellant avec les ducs Sforza de Milan, les Français, appelés par Ludovic le Maure, se préparant à entrer dans les provinces piémontaises, les Florentins, sous Pierre de Médicis, se réveillant de l’ivresse que leur avait versé l’administration habile et captieuse du Magnifique Laurent, le reste du pays étant fractionné à l’extrême entre des Républiques et des Seigneuries, et les bandes voyageuses des condottières cherchant la solde de qui voulait d’eux, quand il se manifesta dans plusieurs cités du nord une sympathie singulière pour un certain moine dominicain dont les prédications faisaient accourir les foules.
Ce religieux que sa bonne naissance et l’état de sa fortune semblaient réserver a un sort brillant, était entré dans l’ordre par une vocation d’autant plus solide qu’elle avait été fort combattue. C’était un homme savant, méditatif, songeur ; on ne le vit jamais sourire ; il était d’un tempérament faible et, souventes fois, abattu par la débilité de son corps. S’il se relevait, s’il se maintenait, c’était sous les coups d’éperon de la volonté. Une foi ardente le remplissait. Prédicateur cher aux populations, il ne discutait pas, il affirmait, il imposait, le ciel lui avait donné le don de l’autorité. En l’écoutant, on se sentait ravi et dans sa main. Ce moine s’appelait Jérôme Savonarole.