Dans les premiers instants, le mal fut si intense, la souffrance si poignante, l'humiliation si complète, si profonde, qu'il ne songeait même pas à ce qu'il lui fallait décider. Il n'apercevait pas l'idée d'une revanche. Mais cette atonie dura peu. Le sang reprit son cours, la tête se dégagea, le cœur recommença à battre, il eut une conception rapide, se secoua, rentra chez lui. Il dit à sa femme et à ses fils:

—Djemylèh est un monstre. Elle aime Mohsèn et s'est enfuie chez ce chien de Mohammed. Je viens d'entendre sa voix dans la cour de ces gens-là. Toi, Kérym, avec trois de mes hommes, tu iras frapper à la porte de ces bandits: tu leur diras que tu veux ta sœur à l'instant. Tu feras beaucoup de bruit, et, comme ils parlementeront, tu les écouteras, tu répondras, tu laisseras traîner les choses en longueur. Toi, Serbàz, et toi, Elèm, avec nos cinq autres soldats, vous prendrez des pioches et des pelles et me suivrez. Nous attaquerons, sans bruit, le mur de ces infâmes du côté de la ruelle, et, quand nous aurons pratiqué un trou suffisant, nous entrerons. Maintenant, écoutez-moi bien et ce que je vais vous dire, répétez-le à vos hommes et forcez-les d'obéir: Dans cette encoignure, ici, à la tête de mon lit, vous la voyez? demain matin, j'aurai trois têtes: celle de Mohammed, celle de Mohsèn, celle de Djemylèh! Maintenant, au nom de Dieu, à l'ouvrage!

Les habitants de la maison de Mohammed avaient à peine achevé leurs préparatifs de défense, que l'on frappa à leur porte.

—C'est le début! murmura le chef de la famille. Il se plaça à la tête des siens, dans le corridor conduisant à l'entrée du logis. Derrière lui se tenait sa femme, portant un fusil de rechange; près de lui était Mohsèn avec son mousquet: près de Mohsèn, tout contre lui, Djemylèh, tenant la pique de son amant; derrière eux, les trois vassaux armés de dagues. La garnison n'avait pour elle ni la bonté ni le nombre des armes; mais elle était résolue. Personne n'y tremblait. Les sentiments les plus forts, qui puissent occuper le cœur, régnaient là sans partage; aucune sensation mesquine ne se tenait à leur côté; aimer, haïr, et cela dans une atmosphère d'intrépidité héroïque, avec l'oubli le plus absolu des avantages de la vie et des amertumes supposées de la mort, il n'y avait pas autre chose qui planât sur ces têtes.

On n'avait rien répondu au premier appel des assiégeants. Une nouvelle avalanche de coups de crosse et de coups de pied donna à la porte un second ébranlement qui retentit dans la maison.

—Qui frappe ainsi? dit Mohammed d'une voix brusque.

—C'est nous, mon oncle, répondit Kérym. Djemylèh est chez vous; faites-la sortir!

—Djemylèh n'est pas ici, repartit le vieil Afghan. Il est tard; laissez-moi en repos.

—Nous enfoncerons vos planches et vous savez ce qui arrivera!

—Sans doute! vos têtes seront cassées et rien de plus.