Il y eut un moment de silence. Alors Djemylèh, se penchant vers Mohsèn, lui dit tout bas:
—J'entends du bruit de l'autre côté de la muraille. Permets-moi d'aller dans la cour savoir ce qui se passe.
—Va, dit Mohsèn.
La jeune fille s'avança vers l'endroit qu'elle avait désigné et prêta l'oreille un instant. Puis, sans s'émouvoir, elle revint à sa place et dit:
—Ils creusent et vont faire une brèche.
Mohsèn réfléchit. Il savait que la muraille n'était qu'en pisé; un peu épaisse, à la vérité, mais, en somme, de faible résistance. Kérym avait repris l'entretien par de longues menaces embrouillées, auxquelles Mohammed répondait. Son fils l'interrompit et lui communiqua ce qu'il venait d'apprendre.
—Montons sur la terrasse, dit-il en finissant, nous ferons feu de là-haut et on aura peine à nous prendre.
—Oui, mais à la fin, on nous prendra et nous ne serons pas vengés. Monte sur la terrasse; de là, saute avec Djemylèh sur la terrasse voisine; fuyez, gagne l'extrémité de la rue; de là, descends et cours sans t'arrêter jusqu'à l'autre bout de la ville chez notre parent Iousèf. Il te cachera. Djemylèh sera perdue pour les siens. Jusqu'à ce qu'on sache où tu es et où tu l'as mise, il se passera des jours. Le visage de nos ennemis sera noir de honte.
Sans répondre, Mohsèn jeta son fusil sur son dos, instruisit la jeune fille de ce qu'il fallait faire, embrassa la main de sa mère, et les deux amants gravirent à la hâte l'escalier étroit et raboteux qui menait à la plate-forme dominant la maison; ils sautèrent un mur, franchirent une terrasse, deux, trois, quatre terrasses en courant, Mohsèn soutenant avec une tendresse infinie la compagne de sa fuite, et ils atteignirent la coupure au fond de laquelle serpentait la rue étroite. Il sauta en bas et reçut celle qu'il aimait dans ses bras, car elle n'hésita pas une seconde à l'imiter. Puis ils partirent. Ils s'enfoncèrent dans les détours ténébreux de leur chemin.
Cependant, Mohammed feignant d'être dupe, continuait d'échanger avec les assaillants placés de l'autre côté de la porte, des injures et des cris dont il comprenait désormais très bien le but. La porte, sans cesse ébranlée par de nouveaux assauts plia, les ais se disjoignirent, l'amas de planches tomba avec grand bruit; Mohammed et les siens ne firent pourtant pas feu. Presque au même moment, une ouverture assez grande béait dans la muraille, et ainsi les habitants de la maison se trouvèrent entre les deux bandes d'adversaires qui les prenaient comme dans un étau. Mohammed s'écria: