A ce moment, un de ses hommes, son lieutenant, son nayb, entra dans la chambre et le salua:

—J'ai trouvé votre fille, dit-il.

—Tu l'as trouvée?

—Du moins je ne crois pas me tromper; et, dans tous les cas, si la femme que je prends pour elle, n'est pas elle, j'ai trouvé Mohsèn-Beg.

Osman eut une illumination subite dans l'esprit. Il s'aperçut pour la première fois que, lorsqu'il était entré dans la maison de son frère, il n'avait pas aperçu son neveu, en effet; mais il était tellement hors de lui et si occupé alors à se modérer, afin de ne pas manquer son but, qu'à peine avait-il pu se rendre compte des faits les plus nécessaires. Il s'indigna secrètement contre lui-même de son aveuglement, mais, d'un geste impérieux, il ordonna au nayb de poursuivre son récit. Celui-ci, pour bien maintenir l'égalité du rang auquel sa naissance lui donnait droit, s'assit et reprit la parole en ces termes:

—Quand nous entrâmes chez Mohammed-Beg, je considérai tous les assistants; cela sert à savoir avec précision à qui l'on a affaire. Mohsèn-Beg n'était pas présent. Je m'en étonnai. Je ne trouvai pas naturel que, dans une nuit où il devait y avoir des coups de fusil échangés, un si brave jeune homme se fût absenté. Cette étrangeté m'ayant donné à réfléchir, je ne rentrai pas au logis avec vous, mais m'en allai par le bazar, tournant autour de la demeure de votre frère. Je demandai aux gardes de police s'ils n'avaient pas connaissance d'un jeune homme que je leur décrivis, seul ou suivi d'une femme. Aucun n'avait rien remarqué de semblable, jusqu'à ce que j'en interrogeai un qui, non seulement, satisfit à ma demande par un oui, mais encore ajouta que le personnage qu'il venait de voir passer, accompagné comme je le lui disais, était précisément Mohsèn-Beg, fils de Mohammed-Beg, des Ahmedzyys; il étendit le bras dans la direction suivie par les deux fugitifs et me dit l'heure où il les avait aperçus; c'était précisément pendant que nous commencions à enfoncer la porte de votre frère. Je continuai ma recherche, certain, désormais, qu'elle en valait la peine, et, après plusieurs heures passées à suivre un chemin, à le quitter, à en prendre un autre, à interroger les guetteurs de nuit, à me tromper, à retrouver la piste, j'arrivai enfin à découvrir de loin les deux fugitifs que je cherchais.

C'était dans un quartier désert, au milieu de maisons ruinées. Mohsèn soutenait la marche de sa compagne, épuisée de fatigue, à ce qu'il semblait, et jetait autour de lui des regards inquiets et soupçonneux. Je me cachai à sa vue derrière un pan de muraille, et, de là, j'observai bien ce qu'il faisait. Il cherchait un abri, évidemment, dans l'intention de trouver quelque repos. Il eut ce qu'il voulait. Il descendit dans un caveau à moitié effondré et y fit entrer celle qu'il conduisait. Au bout de peu d'instants, il remonta seul, considéra avec soin les alentours et, croyant n'avoir pas été aperçu, car je me dissimulais avec un soin extrême, il disposa quelques grosses pierres afin de masquer le lieu de sa retraite, et rejoignit la femme dans le souterrain. Je restai quelques minutes pour me convaincre qu'il n'allait pas sortir. Il ne bougea pas. L'aube commençait à rougir le ciel; je vous avertis, et, maintenant, prenez tel parti qui vous paraîtra le plus sage.

Osman n'avait pas interrompu le récit de son nayb. Quand celui-ci cessa de parler, il se leva et lui donna l'ordre de réveiller ses fils et ses hommes. Ce monde s'étant mis sur pied, la troupe vengeresse entra en campagne sous la conduite de celui qui venait de révéler la retraite des amants et on ne doutait pas qu'ils ne fussent à cette heure profondément endormis, se croyant en parfaite sécurité.

Pour se trouver ainsi réduits à l'asile des chacals et des chiens, il fallait qu'un accident imprévu les eût privés de la protection qu'ils avaient la confiance de trouver, quand ils étaient sortis de la demeure assiégée de Mohammed. En effet, les malheureux enfants n'avaient pas eu de bonheur. Ils étaient, à la vérité, arrivés sans malencontre jusqu'à la maison de leur parent Iousèf, très éloignée de celle qu'ils quittaient. Djemylèh, peu accoutumée à des marches si longues, et, d'ailleurs, frêle et délicate, éprouvait une fatigue extrême, mais qu'elle n'avouait pas; elle se consolait par le bonheur d'être auprès de Mohsèn et l'espérance de se trouver bientôt en sûreté avec lui. Mais celui-ci eut beau ébranler la porte à coups de crosse de fusil; après avoir frappé longtemps d'une manière plus modeste, il ne réussit pas à se faire ouvrir, et, comme il pensait sérieusement à défoncer l'obstacle, un voisin lui cria que, depuis quinze jours, Iousèf-Beg et tous les siens étaient partis pour Peshawèr et ne reviendraient certainement pas de l'année.

Ce fut la foudre sur la tête des fugitifs. Pendant tout le trajet, Mohsèn avait marché derrière Djemylèh, la main sur la batterie de son mousquet, s'attendant à chaque minute à entendre les pas de l'ennemi. Il ne pouvait imaginer combien de temps son père parviendrait à tenir bon; il savait, au contraire, de façon certaine, que la maison finirait par être forcée; sur ce qui se passerait alors, il ne s'interrogeait pas, et son courage et sa gaieté étaient tenus debout par la certitude d'avoir un refuge assuré, où, pendant des semaines, il resterait caché avec son trésor, sans que celui-ci courût aucun risque.