Mais quand il vit que son oncle lui manquait et qu'il était dans la rue, et qu'il ne savait où aller, et qu'il n'avait pas un endroit sur la terre, non, pas un endroit dans l'univers entier où Djemylèh pût être à l'abri de l'injure et de la mort, lorsqu'au contraire, il sentit, aux frissons de sa chair, aux angoisses de son âme, que l'injure, la vengeance couraient après la passion de sa vie, après la fille charmante qu'il emmenait et dont il était si tendrement aimé, qu'il aimait, lui, à en mourir, et que la mort, l'injure, allaient atteindre cette merveille sacrée, tout à l'heure, peut-être avant une minute; qu'elles tournaient, peut-être, à ce moment, le coin de la rue où il était, là, avec elle, ne sachant que devenir, alors il ne sentit pas son courage s'éteindre, non, il ne sentit pas cela, mais il s'aperçut que ce courage s'alanguissait, s'étonnait, se raidissait, et quant à sa gaieté, elle disparut.
Djemylèh, tout au contraire. Elle regarda son amant, et le voyant pâle:
—Qu'as-tu? lui dit-elle, ne suis-je pas avec toi? Ma vie n'est-elle pas dans la tienne? Si l'un de nous meurt, l'autre ne va-t-il pas mourir tout de suite aussi? Qui nous séparera?
—Personne! répondit Mohsèn. Mais, toi, toi, toi, devenir malheureuse! Toi, frappée!
A cette pensée, il cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer amèrement. Elle écarta gentiment les doigts mouillés de larmes, crispés sur le front et sur les joues qu'elle aimait, et jetant les bras autour du cou de Mohsèn:
—Non! oh! non! non! continua-t-elle, ne pense pas à moi seule, pense à nous deux, et tant que nous sommes ensemble, tout est bien! Cachons-nous! Que sais-je? Gagnons du temps! ne nous laissons pas prendre!
—Mais que faire! s'écria Mohsèn en frappant du pied. Pas une ressource! et ton père nous poursuit certainement à cette heure! Il nous trouvera, il va nous trouver! Où aller? Que devenir?
—Oui, où aller? poursuivit Djemylèh; moi, je ne sais pas: mais tu le trouveras, j'en suis sûre! tu Aras le trouver tout à l'heure dans ta tête; parce que, toi, tu es brave, tu ne trembles devant aucun péril, mon cher, cher Mohsèn, et tu sauveras ta femme!
Elle le tenait toujours enserré, seulement sa main droite s'était retirée du cou du jeune homme et lui caressait les yeux et en essuyait les larmes. Soit réaction du mouvement de faiblesse qu'il venait d'éprouver, soit effet de cette magnétique influence que l'amour étend sur ceux dont il est maître, Mohsèn, tout à coup, revint à lui, la clarté rentra dans sa tête, et se dégageant doucement de l'étreinte chérie qui le retenait, il regarda Djemylèh d'un air calme, et, devenant un autre homme, il dit posément:
—Ce quartier est absolument désert et contient bien des ruines. Cherchons un abri momentané, une cave, s'il se peut. Tu vas t'y reposer, y dormir. Ce serait un grand hasard si l'on nous y découvrait. Dans la journée, je tacherai de sortir avec les précautions possibles et d'avoir à manger. A tout prendre, nous pouvons supporter la faim jusqu'à ce soir, et, ayant ainsi douze à quinze heures devant nous, peut-être une idée heureuse nous viendra-t-elle et saurons-nous comment employer la prochaine nuit pour notre salut.