Djemylèh approuva le plan que venait de lui exposer son jeune protecteur, et ils se mirent en route. Ils commencèrent bientôt à entrer dans les décombres. Ils franchirent plusieurs murailles. Quelques serpents et des bêtes venimeuses fuyaient, çà et là, devant eux; mais ils ne s'en inquiétèrent pas. Ils avaient une impression générale de méfiance et regardaient autour d'eux, mais ne se doutaient pas qu'ils étaient découverts et ne sentaient pas sur eux les regards de l'espion.
Ils arrivèrent de la sorte jusqu'au caveau où le nayb d'Osman les avait vus entrer. Après un instant, Djemylèh, qui avait posé sa tête sur les genoux de Mohsèn, s'endormit d'un sommeil profond, résultat naturel de sa grande jeunesse et de l'épuisement de ses forces, et, pendant quelques minutes, son amant subit la même influence. Mais, tout à coup il se réveilla complètement. Un malaise indéfinissable chassa, pour lui, jusqu'à l'apparence de la lassitude. Son sang courait vif dans ses veines et bouillait. Il sentait un danger. Il avait trop à perdre. Il ne pouvait pas trop garder, pas trop se tenir prêt à tout; il contempla la dormeuse avec un attendrissement, avec une passion, avec une émotion d'attachement dévoué, qui courut dans toutes les fibres de son être, et alors, ayant soulevé doucement la tête de Djemylèh, il posa cette tête adorée sur une touffe d'herbes et sortit pour surveiller les alentours.
Il n'aperçut rien. Le jour grandissait rapidement. Sur l'horizon bleu se découpaient, comme une silhouette dorée et verte, les terrasses de quelques maisons et plusieurs arbres touffus, ornements des cours voisines. Il se coucha par terre, afin d'être mieux caché et pendant assez longtemps, peut-être pendant une heure, resta ainsi, entouré d'un calme absolu. A la fin, il entendit distinctement des pas assez nombreux. Il prêta l'oreille et saisit des chuchotements.
—Les voici! pensa-t-il rapidement. Rien qui ressemblât à de la peur ne toucha son courage, dur comme l'acier.
Il se releva sur un genou et tira son long couteau qu'il assura fortement dans sa main, et, à peine était-il ainsi préparé, un homme franchit le mur derrière lequel il se tenait. C'était le nayb d'Osman-Beg. Il servait de guide à l'ennemi. Mohsèn se releva brusquement et presque avant que le nayb l'eût même aperçu, il porta à celui-ci un coup furieux sur la tête, fendit son turban de toile bleu clair rayé de rouge et l'étendit mort sur la place, puis se jeta sur un autre assaillant qui parut à côté du nayb: c'était un de ses cousins, l'aîné: il l'abattit d'un vigoureux coup de taille et aborda son oncle lui-même. Celui-ci n'eut que le temps tout juste de parer du sabre; alors, le plus inégal de tous les combats commença entre Mohsèn et la bande qui le poursuivait.
Mais, sans le savoir, il avait deux avantages sur ses adversaires. D'abord la rapidité, la violence, le succès de son attaque les avait jetés dans la défensive et ils en étaient tellement abasourdis qu'en eux-mêmes ils se demandaient si, vraiment, Mohsèn était seul. Ensuite, Osman-Beg avait donné l'ordre de le prendre vivant; on n'irait donc pas le frapper, et, tandis que ses coups à lui portaient dru, on se contentait de le serrer, ne se fiant pas à approcher de trop près et on ne comptait que sur sa fatigue pour le mettre à bas. Il était loin encore de cette extrémité; ses forces semblaient s'accroître à chaque coup porté à droite et à gauche. Cependant, le calcul d'Osman-Beg se fût à la longue trouvé juste. L'épuisement serait venu pour le brave combattant. Par bonheur, un incident, sur lequel personne ne comptait, vint changer bientôt la face des affaires.
Mohsèn, en tuant le nayb, en blessant son cousin, en en atteignant bien d'autres, avait poussé devant lui tous ses assaillants et ceux-ci embarrassés de tenir pied continuaient à reculer, si bien que, sans le vouloir et sans le prévoir, ils sortirent tous ensemble des ruines et se trouvèrent sur le bord de la rue. La population s'assembla pour juger des coups avec l'intérêt extrême qu'une affaire de ce genre excite en chaque pays, mais surtout parmi des gens aussi belliqueux que le sont les Afghans. Un intérêt très prononcé se manifestait dans la foule pour le beau et brave jeune homme, malmenant d'une façon si rude et à lui seul un si grand nombre d'adversaires. On n'était pas précisément choqué de voir ses ennemis l'assaillir avec des forces disproportionnées; de semblables délicatesses ne sont ni de tous les temps ni de tous les lieux, et, en général, on conçoit l'utilité de tuer son ennemi comme on peut; mais Mohsèn était vaillant, on le voyait, on en jouissait, chacun de ses coups d'audace excitait un frémissement d'enthousiasme et de sympathie; néanmoins, on ne faisait rien pour le tirer du péril, sinon de prononcer tout haut des vœux dont les femmes surtout, garnissant le haut des terrasses, étaient prodigues. A ce moment, parut un jeune homme à cheval.
Son turban bleu, rayé de rouge, était de soie fine et la frange en retombait élégamment sur l'épaule. Il avait une tunique courte de cachemire, serrée à la taille par un ceinturon garni de pierreries, auquel pendait un sabre magnifique et ses pantalons étaient de cendal rouge. Quant aux harnachements de sa monture, vrai turcoman blanc de pure race, ils reluisaient d'or, de turquoises, de perles et d'émaux. Devant ce cavalier, marchaient douze serviteurs militaires, armés de boucliers, de sabres, de poignards, de pistolets et le fusil sur l'épaule. Il s'arrêta brusquement avec ses hommes, pour regarder ce qui se passait et cela lui déplut. Son sourcil se fronçait, sa physionomie revêtit une expression arrogante et terrible, et il s'écria d'une voix forte:
—Quels sont ces hommes?
—Des Ahmedzyys! répondit une voix dans la foule; et pourquoi Osman-Beg Ahmedzyy veut-il prendre le sang du jeune homme qui est là à se défendre depuis un quart d'heure, Dieu le sait!