Et Abdoullah-Khan fit le signe de frapper dans ses mains pour appeler ses gens. Mais Mohsèn, s'adressant de nouveau à la dame âgée, lui dit:

—Votre époux ne me touchera pas! Il ne me fera ni châtier, ni insulter, vous me garderez de lui, madame; je suis Mohsèn, fils de Mohammed, Ahmedzyy, et celle-ci est ma cousine, fille de mon oncle Osman; les vôtres ont fait périr deux de mes proches, il n'y a pas plus de trois ans; me voilà, moi; la voilà, elle, vous pouvez nous tuer sans, nulle peine, le ferez-vous?

En prononçant ces dernières paroles, Mohsèn se releva tout droit, et Djemylèh avec lui. Ils se prirent par la main et regardèrent fixement Abdoullah.

Celui-ci serrait avec force le manche de son couteau, et ses yeux creux ne promettaient rien de bon, quand la vieille dame lui dit:

—Monseigneur, écoutez la vérité! Si vous touchez à ces enfants, qui ont réclamé mon appui en tenant un pan de ma robe, vous perdez votre honneur devant les hommes, et, à leurs yeux, votre visage, qui est étincelant comme l'argent, deviendra noir!

Abdoullah n'eut pas l'air convaincu. Il était clair que les sentiments les plus vindicatifs flambaient dans son cœur, hargneux, féroces, affamés de la proie tombée à leur portée, et que, si d'autres considérations s'élevaient et les contenaient, celles-ci avaient peine à résister, et, d'un moment à l'autre, pouvaient plier.

D'après les usages de ce peuple afghan, belliqueux, farouche, sanguinaire, mais singulièrement romanesque, un ennemi mortel ne saurait plus être attaqué du moment où il s'est jeté dans le harem de son adversaire et a conquis la protection des femmes. L'honneur veut que ce suppliant devienne, à l'instant, sacré; on ne le toucherait pas sans se couvrir d'infamie, et il existe d'illustres exemples de l'empire exercé par cette coutume sur des âmes excessivement difficiles à attendrir. Mais l'honneur étend encore plus loin, s'il se peut, ses exigences, et veut que, lorsque des amants fugitifs réclament l'appui de l'homme le plus étranger à leur cause, cet homme, s'il se pique de vaillance et de générosité, ne puisse décliner son aide et devienne le soutien de ceux qui ont assez bien pensé de lui, pour le choisir comme champion. Encore, en cette circonstance, l'inimitié antérieure ne change rien au devoir; elle doit cesser, elle doit être mise en oubli, au moins pour un temps, et plus les dangers sont grands à embrasser la querelle des amants poursuivis, plus l'obligation de tout braver est étroite. Il est connu dans l'Inde, en Perse et dans le pays de Kaboul, de Kandahar et de Hérat, que la majeure partie des discussions et des combats entre les familles et les tribus afghanes, et souvent des haines héréditaires terriblement ensanglantées, n'ont pas eu d'autre origine que le secours donné et maintenu à des amants malheureux.

Tout cela est certain. Néanmoins épargner ce qu'on déteste, quand, une fois, on le tient, secourir ce qu'on hait, pardonner par point d'honneur, ne sont pas choses faciles, et, lorsqu'il faut s'y soumettre, on hésite. Le silence régna quelque temps dans le salon du harem d'Abdoullah-Khan. Lui, sentait mille serpents ronger son cœur et, reconnaissant enfin la nécessité de les en arracher, il ne le pouvait faire. Akbar, volontiers, aurait poignardé Mohsèn, mais il ne lui était pas difficile de s'en retenir; l'affection et l'estime qu'il avait conçues pour lui dans le quartier désert en le voyant tenir tête si valeureusement à tant de gens acharnés à la perte du jeune homme, lui étaient restées devant les yeux, et, sans peine, il avait écouté la voix de sa mère, compris et accueilli les regards de sa sœur et de sa femme, de sorte qu'il était tombé d'accord avec son honneur que toucher du bout du doigt les deux Ahmedzyys, dans l'intention de leur nuire, serait une honte dont sa maison ne se rachèterait jamais. Mais c'était peu qu'il en fût convaincu; tant que son père ne l'était pas, il n'avait pas même à donner un avis.

Abdoullah regardait Mohsèn et Djemylèh fixement, et, l'un et l'autre le regardaient de même. Ils n'imploraient pas, ils ne demandaient rien, ils avaient sur lui un droit et l'exerçaient. Ce droit, il est vrai, était de ceux que les âmes nobles permettent seules de prendre sur elles; les âmes viles n'en connaissent rien. C'est précisément ce que les yeux des deux captifs disaient à Abdoullah. Du moins, il le comprit ainsi. Il se leva, marcha droit à eux et leur dit:

—Vous êtes mes enfants!